Quand le fusain humain parla

N. Lygeros

Traduit du Grec par A.-M. Bras




Toi… Oui toi… Ce n'est pas une exposition ici, ni une représentation… Nous les fusains humains ne sommes pas des dessins. Je sais, je sais, ils le présentent ainsi pour nous mettre là. Nous sommes des blessures sur le bois. Le fusain et le papier, tout est bois. Il porte sur lui le mort et le vivant. Silence… C'est comme nous… les survivants… Comme ceux que la destruction systématique du génocide n'est pas parvenue à faire disparaître. Nous sommes les morts qui parlent. Nous sommes les vivants qui se taisent. Nous sommes ceux qui ne doivent pas être. Nous sommes nés innocents et nous mourons innocents car ils ne nous ont pas laissé le temps. Nous sommes une question de temps. Je ne sais pas si Dieu était avec nous ou avec lui seul mais le temps est avec nous. Et maintenant nous avons les justes dans un morceau de l'humanité qui ne veut pas nous oublier. Peut-être es-tu un juste toi aussi ? Regarde-moi plus attentivement. Tiens-toi un peu en face de moi que je te voie... Tes yeux… sont humides... Je le vois… N'essaie pas de me le cacher… Tes mains n'arrêtent pas les larmes… Seulement elles sont mouillées elles aussi. Viens plus près… Un temps… Je veux te dire mon histoire… Tu t'en souviendras ? Un temps… Tu ne sais pas encore… Ça n'a pas importance, tu n'es pas un monstre… Donc Homme, je viens de là-bas où la couleur de la peau est la même que celle de la terre. Je ne connais pas ma terre. Silence… Peu la connaissent… Ne t'inquiète pas. L'important pour moi est que tu fasses parti désormais de ceux-là. Autrement qui parlera des crimes contre l'humanité ? Alors tu es témoin… Peut-être deviendras-tu juste après… Cela dépend de ce que tu peux supporter. Si tu as un maître pour t'apprendre… Autrement trouve-le… Tu as compris ? Seul lui peut t'apprendre comment nous voir. Moi je te montre seulement comment nous regarder… Mon histoire commence ainsi.