Abduction sur des remarques mêlées

N. Lygeros




En 1929, Ludwig Wittgenstein énonce clairement sa position quant à l’entité du bien. Il affirme qu’on ne peut conduire les hommes vers le bien ; qu’on ne peut les conduire qu’à tel endroit, ou à tel autre. Il considère que le bien est en dehors de l’espace des faits. En ce sens, il confirme avec cette remarque son point de vue tel qu’il l’avait défendu dans le Tractatus et les Carnets de 1914-1916. En d’autres termes, il y a dans l’éthique une donnée transcendantale. Elle ne saurait être naturelle comme le prétendent certains. Et c’est entre autre pour cette raison que nous considérons qu’elle représente avant tout un choix. Pour être plus précis, nous pourrions utiliser l’expression chère à Umberto Eco, à savoir, l’abduction créative. Aussi il n’est pas étonnant que l’enseignement de celle-ci s’avère être une tâche extrêmement délicate. Car comme le dit Ludwig Wittgenstein dans une autre remarque : il est difficile de montrer le chemin à qui a la vue courte Car on ne peut lui dire : « Regarde le clocher de l’église, à dix lieues d’ici et marche dans cette direction ». C’est exactement ce que nous dénommons par problème de l’effet horizon. Cela donc revient à se poser la question de l’accessibilité de l’utopie mais dans le sens effectif du terme. Celle-ci ne peut être envisagée que si l’on considère la réalité comme une donnée temporaire ou si l’on préfère que l’utopie est la prochaine réalité. Evidemment cela implique d’une part l’existence du visionnaire et d’autre part celle du réalisateur sans que ces deux entités soient nécessairement confondues.

Le visionnaire peut s’appuyer et doit créer des schémas mentaux qui traversent la réalité afin qu’ils puissent exister dans la suivante. La difficulté provient donc de la généricité de cette création mentale. Elle offre aussi la possibilité de construire la réalité sur des fondements utopiques, cependant elle ne peut s’appuyer sur les personnes ni être renforcée par l’opinion publique. Il y a en cela une sorte d’isolement nécessaire par la percée intellectuelle effectuée par le visionnaire. Quant au réalisateur, il doit d’abord saisir l’avancée que représente la position du visionnaire afin de parvenir non seulement à la plaquer à la réalité mais plutôt à déformer la réalité afin d’engendre la position. Ce travail s’effectue lui aussi dans l’isolement mais cette fois avec appui car la réalité noétique est déjà présente.

Mais pour en revenir au problème du bien et plus généralement à l’éthique, nous voyons que notre abduction évolue nécessairement dans un espace dynamique où les observables ne sont pas seulement des faits mais aussi des schémas mentaux plus profonds. Ces derniers difficiles à mettre en place et pas nécessairement stables malgré leur généricité ne peuvent être exploités à des fins médiologiques. Ils sont dans le noyau de la structure et aucunement dans l’interface. Et de cette manière, ils n’appartiennent pas aux faits pour la logique commune. C’est pour cette raison que celle-ci préfère des modèles simples et stables perceptibles pour tous, même si leur caractéristique principale c’est d’être non autocohérent par nature. Et l’utopie déclarée ne peut être remise en cause alors qu’il s’agit d’un fait que l’évolution, aussi bien des idées que du monde, ne saurait être linéaire. Le raisonnement non uniforme bien que nécessaire dans le cadre d’une abduction n’est accessible que par son résultat même si ce dernier devient par la suite un fait, une donnée initiale qui est dépourvue à nouveau de tout aspect dynamique. Car sans rhétorique, point de persuasion !







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