Fils de rien ou fils de si peu

N. Lygeros




Nul ne connaissait leur origine. C'était à croire qu'ils n'avaient jamais existé. Et pourtant ils existaient. C'était du moins ce que les vieux pensaient. C'était en tout cas ce qu'ils disaient aux autres. Personne n'était certain de quoi que ce soit. Même le drapeau noir déchiré qu'ils avaient laissé n'était pas une preuve. C'était comme si leur existence était nécessaire même si personne ne pouvait la démontrer. Il y avait dans leurs yeux une vague de mélancolie, un parfum d'antan avait sombré dans leurs cheveux ébouriffés. Ils ne voulaient pas oublier un passé révolu. Ils ne savaient faire autrement pour garder en vie les vestiges de la révolution.

La révolution des fils de rien ou fils de si peu avait échoué. Tout le monde le savait sans pour autant en connaître la raison. Les gens avaient oublié la révolution pour ne garder en tête que la révolte. Ainsi ils pensaient diminuer encore plus le rôle insignifiant qu'ils attribuaient aux fils de rien ou fils de si peu, sans savoir que ces derniers le savaient. Quand ils avaient frappé les pavés souillés ce n'était pas pour changer les rues, c'était pour mourir en paix, plus près de la terre qui les avait vus naître. Ils ne croyaient plus en rien ou en si peu. Ils n'avaient ni dieu ni maître. Ces derniers les avaient oubliés.

Pendant des années, pendant des siècles, ils avaient recherché l'humanité des hommes, en vain. Ils n'avaient trouvé que les hommes de l'humanité. Ils n'avaient presque rien trouvé ou si peu. Mais ce rien ou ce si peu, c'était eux, c'était leur existence. Nés pour mourir, condamnés à vivre, ils n'avaient cessé de résister sans espoir et sans but.

Penchés sous la tempête de la réalité, ils créaient l'imagination, comme si elle pouvait prendre le pouvoir alors qu'elle ne s'intéressait qu'au vouloir. Avec le temps, ils avaient fini par comprendre qu'ils étaient seuls, seuls à en mourir mais ils vivaient tout de même, malgré tout. La nécessité de leur existence était devenue l'existence de la nécessité.

Chacun de leurs gestes avait été interprété pour être dénigré. Leurs vies avaient été réduites à rien et leurs oeuvres à si peu. Quant à leur rareté, elle ne représentait qu'un élément marginal, un défaut social. Peu à peu, les gens les avaient transformés dans leurs esprits pour que leur aspect nuisible devienne superfétatoire. De frictions du système, ils s'étaient changé en erreurs sociales. Imperturbable la réalité des autres avançait sans se préoccuper de ces singularités de la variété.

Cependant les vieux ne pouvaient les oublier. Car les vieux c'étaient eux. Le temps les avait transformés et personne ne pouvait penser que le mythe vivait en eux. Le drapeau n'avait pas été déchiré. Ils l'avaient découpé dans le noir de leur lumière et désormais ils portaient ces étranges brassards qui ne symbolisaient pas la mort et la peur de l'oubli mais la résistance et le sacrifice de la vie. Ils étaient leur oeuvre. Ils n'étaient qu'un morceau de tissu fait de fils de rien ou fils de si peu, ils étaient ce que les autres nommaient l'humanité.







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