Sur la mémoire, l'intelligence et l'intolérance

N. Lygeros




Combien semble triviale une proposition qui affirme la condamnation de revivre le passé pour ceux qui n'ont pas de mémoire, et pourtant combien sa véracité est affligeante. Nous avons pu le constater avec effroi au cours d'une réunion d'une société qui n'est à haut quotient intellectuel que pour des raisons purement historiques. L'occasion de cette nouvelle et triste expérience a été donnée par l'intervention de notre ami Philippe Jacqueroux sur le thème de la mémoire. Pour sa malchance, il avait choisi le cas d'un individu doté d'une mémoire exceptionnelle. Aussi les commentaires d'incrédulité et d'intolérance n'ont cessé tout au long de son exposé. Ce dernier finit par passer au second plan devant l'ampleur des réactionnaires. Ces derniers à l'instar de ceux qui critiquent toute allusion à l'intelligence extrême, selon le même schéma mental se sont acharnés sur ce cas exceptionnel comme si sa simple existence les dérangeait. Alors qu'il s'agissait avant tout de mémoire, les critiques ont abordé la psychologie, le social et l'affectif absolument de la même manière que le ferait la masse vis-à-vis d'une minorité quelconque et en particulier à l'encontre d'individus dotés d'une intelligence exceptionnelle. Pour notre part, nous avons été surpris par le fait que la mémoire qui ne représente pas véritablement un sujet tabou, puisse susciter des réactions de ce type de la part de personnes qui, au moins théoriquement ont dû subir les mêmes critiques au cours de leur existence. Il semble que ces expériences précédentes n'entamaient en rien la véhémence des propos. Bien au contraire, le contexte aidant, de nombreuses personnes se sont autorisées à exprimer une opinion canonique qui ne pouvait que condamner le cas présenté par notre ami. A cours d'arguments, les critiques ont fini par s'abaisser à dénigrer l'auteur, la maison d'édition, les recherches effectuées sur ce cas. Nous avons pour notre part subi le même échec en exposant des données relativement neutres sur l'intelligence de William James Sidis, mais nous l'avions attribué au caractère exceptionnel du sujet. Dans cette nouvelle expérience d'éthologie - le terme de sociologie serait inadéquat - nous avons pu observer le même comportement de la masse. Il ne peut s'agir d'un simple consensus social, la réaction est foncièrement plus profonde. Car c'était bel et bien, un véritable rejet de cette existence, dans le sens où l'assemblée ne pouvait lui attribuer les caractéristiques de l'homme normal. Comme si ce dernier reprenait le dessus dans un contexte conflictuel. Il est d'ailleurs révélateur que cette attitude aille à l'encontre même de la notion de liberté individuelle. L'homme normal n'est pas seulement un homme social et sociable, mais de plus son existence même ne doit pas déranger le groupe dans lequel il tente de vivre. La différence, celle qui place l'individu en dehors de la norme, n'est tout simplement pas tolérée. Alors qu'il s'agit précisément d'individus qui ont dû subir ce dogmatisme. Cela nous conduit à penser qu'une société qui n'a d'autre but que d'être à part dans la société afin de constituer une tribu à part, ne peut que la reproduire à une autre échelle, les mêmes erreurs de jugement que la société dans laquelle elle est incluse. La différence n'est que dans l'ordre de grandeur mais l'essentiel est le même. A l'instar d'une caste, elle engendre encore plus facilement des intouchables. Incapable d'intervenir véritablement sur le plan social, la société constitue son microcosme où elle règne en maîtresse. Comme si l'absence de production conduit inexorablement à la reproduction de l'intolérance. Ainsi nous retrouvons le problème d'interface que nous avons décrit dans notre précédent article intitulé Du dogme à la modification. Si nous désirons véritablement changer les mentalités d'antan, nous ne devons pas seulement nous contenter de concevoir dans le noyau de la recherche, nous devons aussi renforcer notre structure au niveau de l'interface avec le monde extérieur. Sans cela toute innovation n'est finalement vouée qu'à la destruction via le phénomène de massification mais aussi de microlocalisation du pouvoir sans savoir.







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