La toile de trente

N. Lygeros




Vincent tentait une fois de plus d’écrire une lettre ininterrompue à son ami Bernard.

« Involontairement, j’ai de temps en temps pensé à Cézanne justement quand je me suis rendu compte de sa touche si malhabile dans certaines études – passe-moi le mot malhabile, vu qu’il a exécuté les diverses études probablement lorsque le mistral soufflait. Ayant affaire à la même difficulté, la moitié du temps, je m’explique la raison pourquoi la touche de Cézanne est tantôt très sûre et tantôt parait maladroite. C’est son chevalet qui branle. »

Voilà, c’était dit. Après tout, cela n’avait pas été si difficile, pensa-t-il. Et puis Bernard est un bon copain. C’est plus facile pour lui de me comprendre. Oui, c’est cela, il peut me comprendre, se dit-il en continuant à écrire. Il ne voulait pas être distrait par une autre idée. Il voulait poursuivre sur la même lancée. Le plus grand pas avait été fait.

« Ainsi une toile de trente, « Le soir d’été », je l’ai peinte en une seule séance. »

Seul un ami pourra comprendre cela et si ce n’est pas le cas personne d’autre ne pourra le faire, à moins que dans l’avenir… Il se remit à écrire.

« Y revenir, pas possible ; la détruire ? Pourquoi ? Puisque je suis dehors, en plein mistral, exprès pour faire cela. »

Oui, cela il peut le saisir, il poursuit, certain d’avoir fait le bon choix.

« N’est-ce pas plutôt l’intensité de la pensée que le calme de la touche que nous recherchons ; et dans la circonstance donnée de travail primesautier, sur place et sur nature, la touche calme et bien réglée est-elle toujours possible ? »

Il savait bien que non, mais il voulait le dire, pour faire taire ces crasses de critiques qui ne cessaient de jacasser sur sa touche comme s’ils étaient capables de tenir, ne serait-ce qu’un pinceau dans les mains.
« Ma foi, il me semble, pas plus que l’escrime à l’assaut. »

Oui, c’était bien dit. Il avait fait mouche cette fois, malgré la fatigue et le travail. Les copains d’abord… ensuite les autres, comprendront s’ils le peuvent. Il ne pouvait pas écrire à tout le monde sur la toile de trente. Peut-être que d’autres le feront à sa place plus tard dans l’avenir et cette pensée le réconforta.







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