L’autoportrait de Vincent

N. Lygeros




Vincent posa son verre d’eau sur la table. Cela faisait longtemps qu’il ne touchait plus au mauvais vin ou à l’absinthe. Il se rassit et reprit sa lettre. C’était rare qu’il écrivît à sa sœur mais lorsqu’il le faisait, c’était toujours en faisant le récit de nombreux détails personnels mais aussi de réflexion sur la nature même de son travail de peintre. Cette fois-ci, puis dans son élan il s’épancha sans gaieté, sans tristesse, sincèrement.

« Puisque j’en suis tellement à te parler de moi, je vais essayer de voir un peu si je ne pourrais pas te mettre mon propre portait par écrit, […]. Voici une conception du mien qui est le résultat d’un portrait que j’ai fait de moi dans la glace et qui est aux mains de Théo.
Un visage gris rose et des yeux verts, des cheveux couleur de cendre, un front ridé et autour de la bouche, raide et comme en bois, une barbe très rouge, un peu en pagaye, et triste ; mais les lèvres sont pleines ; un sarrau bleu de toile grossière, et une palette avec du jaune citron, du vermillon, du vert Véronèse, du bleu de cobalt, enfin toutes les couleurs sur la palette, excepté l’orangé de la barbe, rien que des couleurs pures. La tête est sur un fond de mur blanc gris. »

Il fit une pause. Il essaya de se remémorer le plus exactement possible l’autoportrait envoyé dans la capitale afin d’être certain de ne pas avoir menti, pas même exagéré. Son frère et sa sœur connaissaient sa fidélité légendaire. Il aimait trop la vérité pour la corrompre, même si la société aurait bien voulu… Et puis il voulait montrer la supériorité de l’impressionnisme sur la simple photographie. Car la ressemblance recherchée est plus profonde. Seulement il devait se décrire tel qu’il était pour pouvoir comparer et saisir la différence aussi se remit-il à écrire.

« Pour l’instant je suis tout différent, n’ayant plus ni cheveux, ni barbe, l’un et l’autre constamment coupés ras. En outre, du gris vert rose, mon visage a passé au gris orangé, et je porte un vêtement blanc au lieu d’un bleu et je suis toujours couvert de poussière, chargé comme un porc-épic hérissé de bâtons, chevalet, toile et autre fourniment. Seuls les yeux verts sont restés les mêmes, mais une autre couleur intervient dans le portrait celle d’un chapeau de paille jaune, comme en portent chez nous les frontaliers ; enfin une petite pipe très noire. »

Il relut ce qu’il venait d’écrire. Il ne manqua pas de sourire. C’était bien lui. C’était deux fois lui. Une fois comme il se voyait, une fois comme ils le voyaient. À présent, sa sœur avait normalement tous les éléments pour comprendre non seulement la pensée impressionniste mais aussi sa conscience. Ce n’était pas uniquement de postimpressionniste dont il était question mais de la vision humaine du monde.







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