Les couleurs du bordel

N. Lygeros





« Ai vu un bordel, ici le dimanche
-sans compter les autres jours-
une grande salle teinte à la chaux bleuie-
comme une école de village,
une bonne cinquantaine de militaires rouges
et de bourgeois noirs, aux visages d’un magnifique jaune ou orangé,
(quels tons dans les visages d’ici),
les femmes en bleu céleste, en vermillon,
tout ce qui a de plus entier et de plus criard.
Le tout éclairé de jaune.
Bien moins lugubre que les administrations du même genre à Paris.
Le spleen n’est pas dans l’air d’ici. »

Combien de prudes et de grenouilles d’eau bénite
ne seraient pas surprise en lisant tes mots
même si ce sont les mêmes qui t’ont éloigné
des mineurs de fond, des ouvriers et des paysans
en raison de ton prétendu excès de zèle
envers ces pauvres gens démunis.
Mais toi, impassible devant les critiques injustes,
tu écris à ton ami peintre désireux d’être poète,
ce que tu vois dans ce bordel du sud
qui n’avait rien des ambulants des armées en campagne.
Tu te concentres non pas sur les tenues des femmes
et le regard des hommes mais sur leur couleur.
Pour toi cette maison close est une structure ouverte
où les couleurs ne cessent de briller malgré la puanteur
et le caractère nauséabond de ces bas-fonds.
L’éclat de la couleur est toujours présent,
dans ta vision d’antan qui recherche l’avenir
sans s’arrêter sur les détails de la société.
Les hommes et les femmes ne sont plus des pantins
mais des êtres de chair et de sang
incapables de vivre sans aimer
et peu importe le lieu, peu importe les dires.
Dans ce monde d’illusions perdues,
dans cette saison en enfer,
le christ recrucifié n’hésita pas à pardonner.







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