Sur les murs d'Arménie

N. Lygeros




Même si nous savons tous que l’Arménie est la terre des pierres, nous écoutons rarement ses murs. Pourtant sans eux, les églises n’existeraient pas. Même si la pierre est divine, l’église est humaine. Et c’est justement cette humanité que le génocide a tenté d’éliminer mais en vain.

Aussi en regardant les murs d’Arménie, nous contemplons notre passé. Car ses murs dans l’espace, sont aussi des ponts dans le temps. Il faut dire que l’eau est rare sur cette terre qui a connu le déluge. Comme si Dieu avait voulu l’épargner d’une nouvelle inondation. Ce fut donc au sang de remplacer cette eau précieuse. Seulement comment le voir à présent si ce n’est en admirant le sang qui a coulé dans les veines des survivants. Seulement ces derniers en tant que descendants et rescapés d’innocents, ont eux aussi besoin d’une source, une source d’arménité.

C’est cette dernière que nous pouvons contempler sur les murs d’Arménie. Ces derniers sont faits pour soutenir le toit du monde. Ils ne sont pas fermés mais peints. Ils sont ouverts sur le monde, non pour éclairer la misère mais pour illuminer la dignité humaine.

Combien de temps passons-nous devant un mur ? Sans cette apparente perte de temps, nous ne pouvons pénétrer ce trésor humain. Il nous faut suivre les coloris d’antan pour saisir la couleur du temps. Il nous faut toucher la pierre pour atteindre la statue. Sans les murs d’Arménie, il est difficile de trouver la clef de la résistance, la seule qui ait été capable de mettre en échec l’Empire Ottoman.

Car l’arménité est avant tout un code. Il est écrit en lettres de fer pour ne pas oublier le souvenir du dragon. C’est pour cette raison qu’il est juste de voir dans les murs d’Arménie, des livres debout. Car comment être libre sans être debout ? Ils ne se sont pas agenouillés devant l’envahisseur turc. Ils savaient que l’on ne met quelqu’un à genoux que lorsque lui-même s’agenouille, car les arbres meurent debout. Aussi les murs d’Arménie ne peuvent faire autrement et ceci est la cause de leurs blessures.

Mais il ne faut pas se leurrer même les pages noires de l’histoire sont des pages de l’histoire. C’est l’oubli et l’indifférence qui en poursuivant le génocide de la mémoire nient l’histoire. Cela ne signifie pas pour autant que celle-ci disparaît. Les murs d’Arménie sont de véritables marque-pages de l’histoire. Ces signets n’oublient rien : ni le génocide des Arméniens, ni la guerre en Artsakh.

Voilà pourquoi les Ottomans, les Jeunes Turcs, les Kémalistes et les Azéris blessent les murs d’Arménie. Ils ne voient en eux qu’un obstacle. Ces murs dressés les hantent car ils montrent l’humanisme de l’arménité. En commettant le génocide des Arméniens, ils ont commis un crime contre l’humanité. C’est de cela qu’ils sont coupables. Seulement ils partent du principe qu’un crime sans châtiment n’existe pas.

Tandis que les murs d’Arménie sont les témoins de ce crime et ces témoins sont capables d’écrire l’histoire même si elle a été volontairement effacée par les bourreaux de l’humanité. Il est donc nécessaire de voir dans les murs d’Arménie, non une lamentation désespérée mais une mémoire sans espoir, consciente de la nécessité de ne pas oublier l’avenir, car c’est cela la cible des criminels : l’avenir de l’humanité.











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