La téléologie en tant qu’exégèse de l’ontologie de la métaphysique

N. Lygeros




«Tout ce que les hommes font et inventent sert à satisfaire des besoins ou à calmer des souffrances. Il faut toujours avoir cela présent à l’esprit si l’on veut comprendre les mouvements de l’esprit ainsi que leur développement.»

C’est avec cette phrase qu’Albert Einstein commence son article intitulé Religion et Science. Il donne ainsi une raison téléologique à l’ontologie de la métaphysique, et la base de son argumentation consiste en l’utilisation des sentiments et des désirs comme éléments créatifs de l’évolution humaine. Son point de vue, c’est que l’un de ces sentiments, c’est la peur. Celle-ci va faire naître chez les primitifs, selon l’expression d’Albert Einstein, une religion de la peur. Cette dernière joue un rôle catalytique via son universalisme naturel et engendre une cohérence dans la vision humaine des choses inconnues. Cette tendance est renforcée par la création d’un intermédiaire qui initialement intervient en tant qu’outil strictement médiologique uniquement mais qui rapidement se transforme en medium privilégié qui détient le monopole d’une information codée à savoir la parole des êtres surnaturels créés par l’imaginaire humain sous l’action de la peur. Ainsi la nécessité initiale se transforme en obligation.

Une autre catégorie de sentiments capables d’engendrer des religions, c’est celle qui est d’ordre social. Celle-ci via la tradition crée une moralité qui se métamorphose peu à peu en religiosité avant de devenir une religion proprement dite. Cela ne signifie pas pour autant qu’il faille suggérer des différences dans ces approches comme le précise Albert Einstein dans son argumentation. Car pour sa part, la différence la plus importante ne se situe pas à ce niveau. Elle est d’une autre nature et doit être caractérisée de cosmique. Il trouve des ébauches de celles-ci dans certains psaumes de David et quelques prophètes même si la religiosité cosmique a une présence beaucoup plus forte et plus claire dans le bouddhisme. Cette différence de nature crée une différence avec les dogmes. Ainsi précise-t-il : «les génies religieux de tous les temps ont été distingués par une religiosité cosmique, qui ne connaît ni dogmes ni Dieu pensé à l’image de l’homme.»

Mais sans medium privilégié, se pose la question naturelle de la transmission de la religiosité. Car, sans le dogme religieux, comment coder l’information spirituelle. Albert Einstein donne une réponse aussi surprenante que singulière à savoir : « Il me semble que c’est la fonction la plus importante de l’art et de la science d’éveiller ce sentiment chez ceux qui sont susceptibles de l’accueillir et de le maintenir vivant. » De cette manière, il parvient à unir la science et la religion via la conception d’un cadre non dogmatique. Le fait de ne pas imposer un dogme libère la pensée humaine et lui permet d’accéder à une spiritualité qui va bien au-delà de l’approche simpliste. Cette manière synthétique de voir l’opposition habituelle à laquelle nous croyons fermement entre la science et la religion. Albert Einstein montre ainsi que cette opposition est artificielle. Car les deux s’appuient sur une éthique malgré les accusations à l’encontre de la science, qu’elle remettrait en cause la morale. C’est pour cette raison qu’il écrit : «Le comportement éthique des hommes peut, de façon efficace, être fondé sur la pitié, l’éducation et les liens sociaux et peut se passer de fondement religieux. Ce serait bien triste si les hommes devaient être matés par la peur de la punition et l’espoir d’une récompense après la mort». Ces considérations expliquent la chasse de part et d’autre. Cependant l’apport du discours d’Albert Einstein est encore plus fondamental qu’il n’apparaît au premier abord. En s’inspirant non seulement de l’œuvre de Spinoza mais aussi de Schopenhauer, Albert Einstein transcende le concept développé par François Rabelais i.e. «Science sans conscience n’est que ruine de l’âme». Il est possible désormais d’oser aller au delà en exploitant une idée anarchiste sans être pour autant anarchique. Aussi il nous est possible d’écrire que «Religion sans religiosité n’est que ruine de l’homme». Aussi les oppositions artificielles deviennent des complémentaires naturelles. Il montre ainsi que la religiosité cosmique va au delà de la religion et de la science. Car ces dernières peuvent être exploitées pour mettre à mal la religiosité cosmique. Une autre manière d’aborder cette synthèse einsteinienne c’est de mettre en évidence des symétries fonctionnelles. La religion représente la conscience de la science alors que la science constitue la pensée de la religion. A travers la téléologie qui ne se contente pas d’être une théologie qui ne pourrait être que simpliste dans le sens où elle serait dénaturée, l’éthique d’Albert Einstein nous montre via une méthodologie anarchiste digne de Feyerabend, la structure ouverte de l’ontologie de la métaphysique. Cette dernière n’est plus l’«après» formel de la physique mais bel et bien une méta-entité dans le sens de la métamathématique. En mettant en exergue l’absurdité du dogme à travers un paradoxe autoréférent digne de son ami Kurt Gödel, il libère l’homme d’une opposition stérile et le pousse à transcender sa nature à travers la nécessité de créer.







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