Transcription de la lettre 5 de R. Fraïssé à N. Lygeros (30/07/1990)

N. Lygeros




                                                                                                         1

30/07/90

            Cher Nik,

On attribue à Victor Hugo (par moquerie ?) cet alexandrin :
"J'ai dit au Crapaud : Frère ! Il m'a répondu : Soit !"
Ainsi moi, réduit à l'état de vieux crapaud par
la pratique forcée des magouilles universitaires
pendant quarante ans de services, retraité
au 1er octobre prochain mais encore attaché
à ma mère l'Université par le cordon ombilical
frippé de l'Eméritat (renouvelable tous les 2 ans),
j'accepte avec joie l'amitié fraternelle de mon
jeune collègue Nik Lygeros, et pour commencer
je propose que nous nous tutoyions. Comme disait
feu Tarzan dans les films remontant à mon
enfance : "Toi Nik, moi Roland".
            Ta lettre du 9 juillet m'a joint à Londres
quelques heures avant mon retour. Je m'en
suis délecté dans le bus qui nous conduisait
(mon épouse et moi) à Heathrow, puis
encore dans l'avion je riais en pensant
à "notre" ami Bitsakis tentant de se
désengluer de son bain de sophismes. S'il
est présentement en Grèce et si tu le contactes,
dis-lui que je brûle de le convertir à la
ramification, ou si je n'y parviens pas, de discuter
avec lui du paradoxe EPR.
Je reconnais avoir été trop pessimiste en écrivant
"il est absolument prématuré de construire une
cosmologie de la ramification qui rencontrerait un
big-bang". J'aurais du laisser seulement "prématuré",
étant entendu que ce qui est prématuré en 1987 ne
l'est peut-être déjà plus en 1990. Autrement dit,
je serais ravi si toi ou un autre spécialiste de
la relativité générale tentait une ébauche de
cosmologie ramificationiste.
            Je maintiens seulement qu'il y a un problème
sérieux du fait que deux branches "étendues au
futur d'une transition quantique", soit a et b, n'ont pas
exactement la même courbure, puisque certains


corpuscules figurent sur a et non sur b et inver-
sement. Dès lors cela n'a plus de signification
précise de parler de deux branches locales, une
sur a, l'autre sur b, situées en un même
point-instant. Donc plus de signification de
faire la somme des poids des différentes branches
en un même point-instant. Tout le formalisme
de la ramification doit donc être refait. Par
exemple le principe de conservation des poids
totaux doit prendre une forme nouvelle,
probablement différentielle, liant une branche
locale initiale et celles qui en proviennent
après un temps infinitésimal dt; auquel
cas cela conserve un sens de parler de
deux branches locales distinctes mais
situées "en un même point-instant avec une
approximation en ≤ (dt)² (par exemple)".
Au fait, du temps de ma jeunesse on parlait
de "mollusque de référence" en relativité générale,
du moins dans les articles de vulgarisation.
Ce terme a-t-il cours aujourd'hui ou est
il remplacé par un autre moins archaïque?
            Tu évoques la notion de masse ponctuelle pour
dire qu'elle cesse d'avoir cours en relativité générale.
Ce qui ressemble (pour moi) à une masse ponctuelle en ramification, c'est
qu'il faut calculer au point-instant u de l'impact,
l'énergie-impulsion des corpuscules in, pour
égaler leur somme à celle des corpuscules out.
Ce calcul est exactement : l'intégrale flux à
travers l'hypersurface cône passé de u, du
tenseur (du 2ème ordre) de Pauli-Jordan Txx, Txy, ... Txz,
Tx0, ..., T00 (16 composantes); le flux en question étant
d'ordre 1 pour un tenseur d'ordre 2, donc le quadrivecteur énergie-Impulsion.
Cela devra-t-il aussi être fondamentalement chargé


lorsqu'on passera à la relativité générale?                                 2
A toi de juger, et à moi éventuellement
de préciser ma question si elle ne te semble
pas tout à fait claire.

            Je vis à Arcs-1800 (au dessus de Bourg-Saint-
Maurice, Savoie) jusqu'à samedi 4 août,
date du retour à Marseille. Mon seul voyage
prévu sera Montréal (2 semaines) du mardi 4
septembre au mercredi 19 septembre. J'aurai
quelques examens à faire passer entre le
19 et le 30 septembre, puisqu'encore en
fonction, mais je pense être libre ensuite
et j'aurais la possibilité d'être logé
à Lyon par Maurice Pouzet dans le
courant d'octobre (ensuite Pouzet part
à Calgary (Canada) vers le début novembre).
            Amicalement
                                               Roland
P.S. J'ai fait quelques progrès concernant le
paragraphe de l'expérience des spins corrélés.
La version en ta possession n'est exacte que
si l'on suppose tous les impacts deux à deux spatialement
séparés. Le cas général est un peu moins
souple mais redonne grosso-modo les
mêmes formules. Logiquement il est
nettement plus satisfaisant : en effet la
rencontre de l'onde porteuse des deux protons avec le
système des écrans des Stern-Gerlach, dure un
temps fini non nul, de sorte que l'ensemble des impacts
présente toutes les configurations possibles d'antériorité,
postériorité et séparation spatiale.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 







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