Les piquiers et les coutiliers

N. Lygeros




Le comte avait entendu le récit des exploits de cette armée de paysans levée à l’occasion pour défendre sa terre. Ces hommes n’avaient rien d’autre que leur dignité de combattant. Ils n’appartenaient qu’à la pauvreté. Ils n’étaient pas tous paysans. Certains d’entre eux étaient des nobles qui ne pouvaient se payer le fameux harnais : des écussons sans écus. Leurs armes étaient réduites à l’essentiel : la longueur de la pique et le tranchant du couteau. La cavalerie les méprisait. Ils n’avaient pas son prestige. Pourtant le comte avait prédit leur redoutable efficacité au combat. Seule la nécessité l’avait écouté. En désespoir de cause, face au péril des Anglais, les Français avaient décidé d’utiliser les parias de l’armée. Sans terre, ces hommes n’avaient plus rien à perdre aussi ils devinrent dangereux. Le comte avait laissé son armure pour se battre à leur côté en tant que dizainier. Pour devenir un hérisson humain, il ne suffisait pas d’être un hérisson. Il fallait d’abord être humain. C’était cela qu’ils avaient pu admirer dès le commencement chez le comte. Par la suite ils découvrirent sa maîtrise des armes. Ils ne savaient pas que ce dernier lisait. Aussi comment leur expliquer que leurs manoeuvres étaient une reconstruction mentale des gestes de la phalange grecque. L’attaque brutale des Anglais transforma cette leçon en page de l’histoire. Les piquiers plantèrent sur le champ, la hampe de leur pique dans le sol en la maintenant avec le pied droit afin de former un angle de trente. Ensemble ils étaient invulnérables, séparés éphémères. Ils devraient supporter le poids de l’attaque de la cavalerie anglaise. Aucun d’entre eux ne devrait flancher sous peine de condamner toute la compagnie à une mort certaine. Aussi personne ne misa sur eux, excepté le comte. Et cela, ils l’apprirent en regardant simplement dans leurs rangs. Personne d’autre ne les avait rejoint. Ils ne se déplacèrent pas d’un pouce malgré la virulence de l’attaque et ils stoppèrent net l’assaut. Alors les coutiliers se glissèrent parmi eux pour achever les cavaliers immobilisés par le hérisson humain. Ils tranchèrent le jarret des pattes des chevaux pour les faire choir et saignèrent les cavaliers en les frappant aux plis de la cuirasse. L’ennemi anglais rompit le contact et recula. Les piquiers fidèles à eux-mêmes restèrent immobiles afin de laisser passer entre eux les archers, les seuls capables d’atteindre la retraite. Cela semblait trop simple. Le comte ordonna aux piquiers de se redéployer sur une autre position juste derrière un monticule. Sans cette manoeuvre de dernier instant, la compagnie des piqueurs aurait été ravagée par les flèches ennemies qui s’abattaient déjà sur le premier emplacement. Ainsi la compagnie avait été prise pour cible. L’étrangeté de la chose n’échappa pas au comte. Qui avait pu trahir sa présence aux troupes anglaises ? Aucun homme de son rang n’aurait été capable de cela. Il fallait de la couardise ou peut-être même de la sournoiserie pour agir de la sorte. Il lui faudrait étudier cela par la suite car pour le moment, il ne pouvait rompre les rangs sans compromettre ses hommes. Seulement le changement de tactique devint nécessaire car le danger était imminent. Les flèches se déplacèrent vers le monticule. Tout n’était plus qu’une question de temps. Aucun bouclier ne pouvait les protéger. Ils n’avaient que leurs piques. Cependant elles étaient amplement suffisantes. Il suffisait d’un seul mouvement pour parer le coup. Le comte cria. C’était le signal. Toute la compagnie plaça ses piques en double-cône . Il avait utilisé l’espace et le temps pour les protéger. Désormais il pouvait contre-attaquer.







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