De la société de l’habitude au régime autoritaire

N. Lygeros




Comme l’a judicieusement fait remarquer Mackinder, la société se base sur le fait que l’individu est un être de l’habitude. Les grands bourreaux de l’humanité avaient conscience de cela. Les systèmes kémaliste, stalinien et hitlérien se sont d’abord mis à briser les habitudes des peuples qu’ils voulaient soumettre puis réduire à néant. Leur manière d’aborder le problème consistait à réduire l’ensemble de leur civilisation à un ensemble d’habitudes. Ainsi via cette déconstruction de la structure et la réduction à ses éléments, ils étaient capables de remanipuler ces éléments pour les incorporer dans leurs propres structures. Ce démantèlement structurel fait partie intégrante du processus du génocide. Il permet de préparer d’une manière théorique l’extermination physique. Car l’absence de civilisation pour un peuple revient à déshumaniser ses hommes. Et cet intermédiaire est indispensable pour la solution finale. Il est intéressant de constater que sur le plan historique nous avons un processus rétrograde quant à la disparition des régimes autoritaires. Alors que les génocides de 1915, de 1933 et de 1939-1945 représentent une montée vers l’horreur et la barbarie, l’effondrement du régime nazi a précédé l’effondrement du régime communiste qui précède lui-même l’effondrement du régime de l’état profond. Il faut dire que ce dernier a su exploiter tous les aspects protéiformes de la barbarie dès sa naissance puisqu’il s’est transformé successivement de processus hamidien en régime des Jeunes Turcs et enfin en gouvernement kémaliste. La société allemande ne considère plus Hitler comme son créateur. La société russe ne dépend plus de Staline. Tandis que la société turque révère encore Kemal comme son fondateur. Il n’y a donc pas eu de changement de phase véritable. Et cela s’explique par l’absence d’idéologie d’état dans le sens politique du terme. Hitler prônait le nazisme pour le peuple allemand. Staline prônait le communisme pour le peuple russe. Tandis que Kemal prônait la Turquie car il n’y avait pas de Turcs. Il ne s’agissait pas d’une idéologie politique mais d’une raison d’état. Ainsi l’effondrement des grandes idéologies n’a pas affecté la société turque. Pourtant dans l’ensemble de ces génocideurs nous avons des nationalismes. Il faut dire que les habitudes ont du bon dans le monde des bourreaux. Les sociétés indifférentes oublient les victimes des génocides comme elles oublient leurs bourreaux. Tandis que les bourreaux n’oublient pas leur méthodologie surtout si elle n’a pas été remarquée sur le plan international. Toute la structure de la société turque est basée sur l’image de Kemal. Et cette habitude est ancrée dans les mémoires même des démocrates. Même les négociations s’effectuent sous le portrait de Kemal. Quelle serait notre réaction si elles se déroulaient sous le portrait de Hitler ou de Staline? La métamorphose de l’appareil turc nous évite de nous poser cette question. Ainsi nous nous retrouvons dans de nouvelles habitudes créées cette fois par l’appareil de propagande turc. Nous demeurons des démocraties bien sûr, sans réaliser que nous sommes sous influence. Alors que les peuples qui ont subi un génocide connaissent très bien la valeur des détails et des habitudes car ils ont failli perdre leur civilisation même si finalement ils ont dû l’arracher à la barbarie.







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