L’interdit IX

N. Lygeros




Le petit l’attendait dans la bibliothèque. Lorsqu’il aperçut le maître des livres, il ne put s’empêcher de verser une larme. Il savait que sa trahison avait été vaine. Le vieux sage était mort. Il avait appris la nouvelle par les gardes de la citadelle. Il était resté seul durant des jours dans la bibliothèque sans savoir que faire. Et puis il avait compris qu’il devait attendre le maître des livres. Lui saurait ce qu’il devait faire. Seulement, il avait une appréhension, car il ne savait pas comment il avait pris sa trahison. Ce ne fut qu’en découvrant le sourire de l’interdit que son petit coeur s’emplît à nouveau de joie. Il ne lui en voulait pas. Avant qu’il n’eût le temps de s’excuser, le trop humain lui expliqua le stratagème du vieux sage et le petit homme sauta dans ses bras. Ce fut dans cette position qu’il pencha la tête pour toucher le front du maître des livres. Il lui dévoila tout le réseau de la bibliothèque et l’interdit parcourut l’ensemble de la structure pour repérer les singularités et les anomalies. Le petit ne connaissait aucun homme capable de cela. Mais le vieux sage qui lui avait enseigné l’existence des maîtres, n’avait pas manqué de souligner certaines de leurs caractéristiques les plus fondamentales. Malgré cela, à présent qu’il n’avait plus besoin de croire mais uniquement de voir, il n’en croyait pas ses yeux. C’était comme si le temps fonctionnait de manière différente pour les trop humains. L’interdit avait désormais l’ensemble de la structure dans son espace mental. Aussi il déclencha sa vision holistique pour reconstituer les événements qui avaient conduit à la naissance de la société de l’oubli. Ce fut ainsi qu’il apprit que tout avait commencé avec les génocides, ces crimes contre l’humanité. Ensuite il avait fallu, pour installer le bonheur social, que les survivants oubliassent et que les survivants restassent dans l’ignorance. Ce fut la période du génocide de la mémoire. Puis les événements s’étaient enchaînés sans que plus personne ne pût les arrêter. Tout le reste était donc inéluctable et conduisait nécessairement à l’éternité du jour. Il fallait donc que l’éternité prît fin pour que l’humanité pût redevenir libre. Seulement il fallait désactiver tous les disciples pris en otages par le système pour lutter contre le passé et le futur. L’interdit devait donc pénétrer dans la citadelle. Pour que le procès n’eût pas lieu, il se devait d’assiéger et de prendre le château. Le petit comprit le schéma grâce à Kafka aussi il ne dit rien de plus. Il savait que le maître des livres devait prendre une décision qui n’admettait aucun retour même si elle était basée sur une erreur du système. Ils étaient faibles mais ils le savaient. C’était cela leur puissance. Le système était puissant mais il ne le savait pas. C’était cela sa faiblesse. Seule l’incomplétude conduisait à la liberté. Pourtant le sacrifice était à nouveau nécessaire. Combien de notes pour une mesure ? Combien de maîtres pour un temps ? Le petit serra plus fort dans ses bras, le maître des livres. C’étaient eux qui les avaient rendus libres. Maintenant c’étaient aux hommes de les libérer pour les suivants. Le petit monta sur les épaules du géant de la pensée. Ils s’enfoncèrent dans le néant de l’État à la recherche de la voie du vieux maître.







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