L’interdit VII

N. Lygeros




Le système n’avait pas pu se débarrasser de la mémoire humaine, du moins pas complètement. Elle s’était nichée dans le noyau. Pour effacer de la mémoire, il leur fallait de la mémoire. Et cela n’avait pas échappé à l’autoréférence. La clef du problème était donc en prison. Voilà pourquoi l’interdit avait été libéré. Le système voulait l’éloigner. Il craignait sans doute un phénomène de criticité. Officiellement il fut relaxé par manque de preuves suffisantes. Néanmoins, il comprit qu’il devait sa survie à un vice de forme repéré par le juge d’instruction. Désormais, il serait sous surveillance sur tout le territoire. Il pensa un instant retourner dans le village du maître d’école pour lui apprendre que ses disciples étaient vivants, enfermés dans les archives de l’État mais il eut peur de le mettre en danger. Aussi il poursuivit son chemin à la recherche des hommes libres sans oublier les enclavés. Dans le village suivant, il rencontra un prêtre sans bible qui tenta de lui expliquer que tout cela n’était que la volonté de Dieu. Mais lorsque l’interdit lui répondit que même Dieu ne pouvait appartenir à la société de l’oubli car il avait souffert, le prêtre interrompit sur le champ son sermon. Il pardonna l’égarement de la brebis, mais le mouton noir ne lui pardonna rien car il savait qu’il était irresponsable. Que penser d’un prêtre qui n’avait plus de textes sacrés ? Il faut dire qu’il n’y avait plus de textes dans cette société alors comment faire pour les sacrés. Mais les humains devaient à leur tour devenir des textes pour les suivants. Seulement comment écrire sans histoire dans l’éternité d’un jour sans être déjà un homme ? Sans le relais, les suivants ne deviendraient jamais des hommes. C’était ce qu’il avait à l’esprit lorsqu’il entendit une voix inconnue derrière lui. C’était un petit garçon.

- Monsieur, Monsieur !

Il se retourna et admira le petit homme.

- Oui, que veux-tu mon ...
- Je ne suis pas petit.
- Tu as raison. Comme disait Epictète, considère-toi comme un esclave ou un homme libre, cela ne dépend que de toi.
- Je suis un homme libre !
- Tu es sûr de ne pas commettre d’erreur.
- Moi aussi je sais lire. Mon grand-père me lisait des contes.
- Il n’est plus avec toi.
- Il a disparu...
- Ne t’inquiète pas.
- Je ne m’inquiète plus, je vous ai trouvé.
- Parfait.
- J’ai un livre à vous donner.
- Tu l’as avec toi ?
- Oui, tenez.

Dès que l’interdit prit le livre, le petit garçon s’éloigna en courant. Il sut tout de suite ce que cela signifiait mais il ne lui en voulut pas. Il ne regarda pas les gardes qui s’approchaient de lui lestement. Il feuilleta le livre. C’était Micromégas. Il sourit car il savait qu’il rencontrerait le grand-père du petit. Le système l’avait utilisé comme appât sans savoir qu’il le connaissait.







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