La légende du chêne azur et sang

N. Lygeros




Le comte dut faire une pause. Le répit n’était pas de trop. Il contempla ses terres en s’appuyant sur son épée. Les hommes avaient disparu. La guerre de cent ans les avait anéantis. Il ne restait plus rien, pas une seule âme car même le comte avait donné la sienne à la cause perdue. C’était pourtant sans regret. Qu’aurait-il pu faire d’autre? Mourir peut-être... Mais ses ennemis avaient été incapables de l’abattre. Il n’était pourtant pas invincible. N’avait-il pas eu le coeur brisé par la vue du chêne azur et sang? Ses adversaires s’en étaient pris au symbole de ses terres. Mais le chêne non plus n’avait pas succombé à ses blessures. Il avait attendu son maître durant des années. Il s’était retenu de mourir malgré le feu et les coups de haches. Maintenant le comte se tenait en face de lui et admirait son courage et sa résistance. Même seul, il n’avait pas abandonné sa terre brûlée. Il s’approcha de l’arbre de ses ancêtres et posa sa paume ouverte sur sa blessure. Au même instant il ressentit toutes ses souffrances et revit les barbares en train d’essayer de l’abattre. Ils étaient une dizaine autour de lui, prêts à le massacrer pour se venger des stratagèmes du maître de guerre. Ses yeux s’embuèrent. L’horreur de la scène était insupportable. Il s’approcha encore plus près de l’arbre et posa son front sur lui comme s’il voulait partager ses pensées. Ils étaient seuls, c’était la vérité mais ils étaient ensemble et cela, nul ne pouvait le contester. Il fallait tout rependre depuis le commencement pour donner vie à cette terre en sang sans l’azur. Comme si le ciel les avait oubliés pendant la guerre de cent ans. Alors quel était le sens de la paix désormais? Comment vivre à nouveau dans cette mort omniprésente? La réponse vint du chêne qui déposa une feuille sur la tête du comte. Il prit la feuille dans sa main. Il releva la tête pour mieux lire les nervures de celle-ci. Le chêne avait mis des mois à la rédiger. Il avait transcrit sa mémoire d’arbre afin que les hommes n’oublient pas le temps de la liberté. Il fallait donc écrire. Tel était le message du chêne ancestral. Car les hommes qui n’étaient pas encore nés sur ces terres, ne pourraient vivre sans passé. Ainsi même mort, le chêne azur et sang aiderait le comte à créer les hommes de l’avenir. Le maître de guerre sut tout de suite que ce serait le plus dur des combats de sa vie. Conscient du sacrifice de son ami, il ne put s’empêcher de verser une larme sur la feuille. De la mort du chêne naîtraient les livres des hommes. Ainsi rien n’était perdu. Il plaça cette feuille dans son armure et posa un genou à terre en signe de respect. Il resta ainsi un long moment pour s’imprégner de la pensée de l’arbre. Alors se leva un soleil rouge qui teinta le bleu du ciel. Le chêne reprit ses couleurs d’antan et le comte vit devant lui le blason de ses ancêtres. Ce ne fut qu’après qu’il s’abattit aux pieds du maître de guerre. Il avait accompli sa mission et il savait désormais que le temps serait avec eux. Le comte se pencha à nouveau sur son dernier ami et accrocha ses branchages sur son armure. Alors il commença à tirer de toutes ses forces la mémoire du futur. Au début le chêne resta immobile mais à la seconde secousse, les feuilles commencèrent à glisser sur le sol pour aider le maître de guerre. Il emporta le corps sur cette terre de sang et sous le ciel d’azur. La marche dura de nombreux jours. Il rencontra des hommes de la terre. Ce fut en le voyant labourer l’histoire avec le corps de son ami que naquit la légende du chêne azur et sang par le récit des hommes de l’avenir.







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