Le génie recrucifié

N. Lygeros




Les génies sont rares. Même si cette phrase semble être un truisme pour la plupart des hommes, il n'en demeure pas moins que la majorité de la société est incapable d'en accepter les conséquences. Alors que celles-ci dépendent directement de cette caractéristique ontologique. Quoi que fasse la société elle ne pourra la modifier que par l'élimination systématique des génies et lorsque cette décision sera prise, elle sonnera la fin de la superstructure que représentel'humanité. Il est vrai que par nature, les génies constituent des cibles pour la société. Elle nes'inquiète d'ailleurs de leur existence que lorsqu'elle se trouve en situation de crise. Et dans cecas, le génie surtout quand il est universel est une cible idéale : essentiellement seuldans un entourage qui ne le comprend que très peu, il est dépourvu de système défensif car sonbut n'est pas d'affronter la société mais d'aider l'humanité. Il n'a été conçu que pourcela : être un homme pour le bien de l'humanité. Et ceci, qui est pourtant essentiel semblebien dérisoire pour les gens qui n'aspirent qu'à un rôle social. A l'instar de la vieelle-même les génies ne sont que ce tout qui n'est rien et ce rien qui est tout.

Ionesco disait que ce n'est que lorsque que nous sommes dans la minorité quenous avons une chance d'avoir raison. Quant à Proudhon, il dénonçait le suffrage universelen l'accusant d'être contre-révolutionnaire. Bien sûr pour l'homme social ces penseurs nesont que des exemples surfaits de l'absurdité du monde : l'un appartient à cet objetdérisoire que représente le théâtre, cet acte manqué de la vie et l'autre n'est qu'un ratésur le plan politique. Néanmoins même si c'était la vérité, aurait-il tort pour autant.Après tout, la société ne dit-elle pas que la vérité ne sort que de la bouche desenfants et des fous. Tout en se gardant bien d'attribuer cette remarquable propriété au génie, dumoins pas directement. En réalité, si ces individus constituent le moyen d'accéder àla réalité, cela provient tout simplement du fait qu'ils ne représentent aucunement lesconventions sociales. Nous retrouvons ici, une idée que nous avons développée dans un précédentarticle sur le thème de la dynamique de l'altruisme.

Comme la société ne peut accuser les génies de ne rien faire pour elle et plus globalement pour l'humanité, sinon ils ne seraient pasconsidérés comme tels. Afin de conserver une position respectable et enviable dans cet affrontementabstrait, elle a trouvé un moyen détourné pour les accuser d'être ce qu'ils sont ! Il s'agitde normalité... Cette idée, même si elle est par définition naturelle n'en n'est pas moinsefficace puisqu'elle permet à la société de stigmatiser les génies qui selon elle ne peuvent êtresain d'esprit. Par ce biais, elle élimine la possibilité qu'ils puissent servir de modèlesocial aux nouvelles générations. Elles leur reprochent de vivre dans des tours d'ivoire enoubliant les remarques qu'elle érige pour les garder à distance. Son point de vue, bien quesimpliste et surtout pour cette raison ne peut manquer d'attrait pour la majorité. Si les géniessont des génies c'est parce qu'ils sont anormaux. Ce qui revient à dire, en des termes plusclairs, qu'ils sont coupables d'exister. Pour la société, un bon génie est un génie mort. Pourles enfants, c'est un homme qui vit dans une lampe.

Cependant, la véritable question serait plutôt : quel serait le sens d'unesociété sans génies ? Quelle serait la valeur de ce corps sain sans leurs esprits ? Une fois ladernière victime crucifiée, quelle serait la fonction de ses bourreaux ? Quelle serait lavaleur du tortionnaire sans martyre ?

Un feu sans lumière.Perfection vol.3 10,11/2002.







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