Le massacre des innocents

N. Lygeros




Il avait raccompagné chez elle la petite fille. Sans vraiment le réaliser, il s’était attaché à elle. Néanmoins, il devait rester seul pour les recherches qu’il avait à faire. Il connaissait bien l’église de la Sainte-Croix et il aurait dû prévoir que ce serait le lieu de rencontre avec le chevalier sans armure. Il voulait examiner à nouveau les fresques de l’intérieur. Il était certain d’y trouver un signe. Il reprit son immense livre consacré à l’iconographie arménienne et il feuilletait rapidement les planches. Il retrouva aisément celles sur Adam au paradis, Adam nommant les choses... Cependant c’était autre chose qu’il cherchait. Puis il atteignit le but qu’il s’était fixé. En voyant cette fresque, il saisît lui aussi le message du codex Humanitas et Tempus. C’était la représentation du massacre des innocents par Hérodote. C’était une sorte de prémonition. Le maître du temps devait savoir quelque chose. Il se passerait sans doute un horrible crime dans la région. Il osa penser à un crime contre l’humanité et il fut pris d’effroi. Comment cela aurait-il été possible à son époque. Ils étaient au début du XXème siècle et cela était tout simplement impensable. Néanmoins lorsqu’il vit ce groupe de femmes en lamentation, il comprit que c’était bien de cela qu’il s’agissait. Il prit sa tête entre ses deux mains et il commença à pleurer. C’était donc cela la mission du chevalier sans armure et de ses disciples : se sacrifier pour la résistance à l’horreur. Il se demanda ce qu’il pouvait faire pour les aider. Il décida d’éplucher ses archives de journaux et de revues. Des faits allant dans ce sens devaient y être mentionnés. Oui, c’était cela qu’il devait faire pour les aider : recouper les informations du passé pour écrire les articles du futur. Les hommes ne réalisaient aucunement ce qui était en train de se passer. Il se leva brusquement pour se plonger dans ses archives après avoir fait un signe de croix devant ces femmes en pleurs. Il consacrerait toute son érudition à cette cause. Et il comprit à cet instant sa mission de prophète. C’était à lui que revenait la responsabilité d’annoncer et de faire connaître le grand malheur des hommes. Il réfléchît un instant et se rappela des actes du congrès de Berlin en 1878. L’un des négociateurs avait mentionné l’existence de la question arménienne. Il avait aussi lu cela dans le rapport secret d’Alexandre Carathéodory qui avait été adressé au sultan. Peu à peu, des bribes d’informations revenaient à son esprit. Les événements étaient là mais personne n’y avait vraiment prêté attention, sauf le maître du temps qui avait vu en elles les éléments annonciateurs de ce crime contre l’humanité. Il avait besoin de la petite fille. Elle savait tellement de choses sur la question. Il irait la retrouver le lendemain matin. Soudain, il pensa que même son prénom était un indice. Elle s’appelait Anastasie.

 







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