L'église de la Sainte-Croix

N. Lygeros




Le maître du temps entendait la flûte traditionnelle raconter le récit d’exploits du passé lorsqu’il arriva enfin sur le rivage du lac. Il était encore plus beau que sa légende. Les monts sacrés se réfléchissaient dans l’eau à l’instar du passé dans le futur. Le chevalier sans armure planta sa lourde épée profondément dans la terre. Il ne resta plus que son étrange poignée en dehors. Il avait voulu rendre un dernier hommage à son ami le troubadour aveugle. Il plongea dans le lac et se mit à nager avec le rythme de la flûte d’antan. Il laissait derrière lui ses montagnes car son avenir était sur l’île. Le lac berçait son corps couvert de blessures. Il s’enfonça dans la mémoire du peuple des pierres. Les montagnes regardaient ce point insignifiant se déplacer dans le néant. Il était l’humanité dans le temps. Il pensait à ses disciples et à leur mort mais il ne cessa de nager. Personne ne pouvait arrêter sa détermination. Il était étranger à cette terre mais il souffrait pour elle comme si elle l’avait enfanté. Lui qui ne vivait que dans l’ailleurs, était à présent au milieu du lac des ancêtres, dans la terre des pierres. L’humanité tout entière l’attendait sur cette île. Il ne cessait de la regarder comme un étranger qui découvre pour la première fois un endroit qu’il connaît depuis des siècles. Cette fois, c’était une civilisation qui était en danger. Aucune dans le passé n’avait subi ce qu’elle devrait supporter contre la barbarie et le maître du temps se demandait si les hommes parviendraient à tenir le choc. L’île grandissait à vue d’œil. Maintenant il voyait distinctement l’église de la Sainte-Croix, le lieu de rencontre dans l’Orient. Il avait toujours aimé la couleur de sa pierre même s’il ne l’avait jamais vue. Néanmoins il avait son image dans sa tête car elle représentait le code de la pierre. Sa position dans le temps en faisait le centre d’un réseau de croix de pierre. Comme si elle était à la source de la pensée lapidaire. Les croix enclavées plantées dans la terre des pierres, étaient une évocation des parois de l’église de la Sainte-Croix. Il atteignit enfin le rivage de l’île et commença son ascension vers le lieu sacré. Les parois étaient couvertes de traces de l’humanité. Et c’était aussi pour cette raison qu’elles deviendraient la cible de la barbarie. Il admirait le savoir-faire du peuple des montagnes. Chaque parcelle des parois de l’église avait été sculptée avec art. Les maîtres et les compagnons du passé voulaient laisser leur trace dans le temps. Ils ne se préoccupaient pas de se faire connaître. Ils ne recherchaient que la connaissance et celle-ci passait par la taille de la pierre. Elle était la mesure du travail temporel. Chaque coup de burin était une marque dans le temps. À présent il était à l’entrée de l’église de la Sainte-Croix. Il se pencha sans s’agenouiller et baisa la paroi d’humanité. Il pénétra dans l’église. Il plongea dans sa pénombre comme il l’avait fait dans le lac. Il s’avança jusqu’au centre puis il leva son regard vers la croisée; cinq hommes l’attendaient. Il esquissa un sourire et une hirondelle pénétra dans l’église. Le printemps de cette année serait plus cher que les précédents.







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