La révélation des gisants

N. Lygeros




Il était persuadé d’avoir entendu une voix ou plutôt une voix multiple. Mais il expliqua cela par la fatigue provoquée par l’intensité de son travail sur le code de la chevalerie. En revenant dans le scriptorium, il regarda son verre d’armagnac millésimé. Cela lui fit penser aux gisants mais il ne savait pas encore pourquoi. Et si le point d’orgue avait été réel ? Il se souvint du vieillissement en fût de chêne. L’armagnac devait développer toute sa complexité aromatique, sa couleur et sa richesse de saveurs. Le vieillissement en fût favorisait la diminution du degré d’alcool par évaporation. C’était ce que les spécialistes appelaient la part des anges. Ce n’était qu’après qu’il était conservé en Dame Jeanne. Il avait toujours imaginé que les gisants étaient dans cette phase. Leur apparence pétrifiée l’avait trompé. Il y avait donc une autre explication. Les gisants étaient dans une phase de vieillissement. Seulement ce vieillissement durait depuis des siècles. Alors quel type d’armagnac se préparait-il dans la crypte? La complexification provenait de la distance temporelle. Les gisants se préparaient à une mission qui dépassait l’entendement humain ou plutôt les limites de la société. Il savait qu’il ne devait pas réfléchir par analogie car ce type de raisonnement pouvait comporter des erreurs. Il s’assit de nouveau dans son fauteuil et admira les charbons rougeoyants de la cheminée. Personne n’avait bougé, pensa-t-il, en tout cas dans l’espace. Alors que tout le monde se déplaçait dans le temps. Il en arrivait à se demander dans quelle époque il vivait. Il se ressaisit et se mit à nouveau à étudier son intuition sur le vieillissement car en tant qu’érudit digne de ce nom, il n’osait l’appeler idée. Si son intuition était vraie ,quand pouvait être la période de maturation? Dépendait-elle des gisants ou du monde extérieur? Avaient-ils garder un contact ne serait-ce qu’infime avec le chevalier sans armure? Toutes ces questions ne faisaient pas beaucoup avancer les choses. Il faudrait analyser le contenu des tombeaux. C’était la seule manière d’en avoir le cœur net. Les gisants étaient des livres qui n’avaient pas été ouverts depuis des siècles. Tout le monde s’était contenté de regarder la couverture sans lire le contenu. A cet instant il repensa aux codex. Ils étaient à l’image des gisants. Cependant les codex n’avaient pas subi le processus de vieillissement. C’était du moins, ce à quoi il s’en tenait pour le moment. Les charbons étaient devenus de la braise magnifique. Tout se transformait et toujours dans le sens de l’entropie. Tout sauf les gisants. Ils étaient la résistance humaine face à l’oubli, à l’instar des codex. Il aurait fallu qu’il ait pu les lire. C’était la première fois qu’il se disait qu’il devait parcourir des livres pétrifiés. Décidément le point d’orgue avait ouvert son esprit. Il se croyait épanoui dans son travail et pourtant ce n’était que maintenant qu’il avait l’impression de travailler sur l’essentiel.







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