Sur la notion de stratégiste

N. Lygeros




Cette note veut combler un manque dans le vocabulaire français courant. En effet, même si la notion de stratégiste est clairement définie par les spécialistes, elle demeure absente du Petit Larousse et dans Le Petit Robert, elle se réduit à cela : terme vieilli pour désigner stratège. Aussi malgré la précision de la présence de ce mot dans la langue française depuis 1831, nous n’en sommes pas plus avancés. Au contraire, nous pourrions même affirmer que l’absence et le désuet engendrent une confusion terminologique. En effet, pour les spécialistes, la différence entre stratège et stratégiste est essentielle. Certes nous continuons à avoir une certaine ambiguïté lorsque nous parlons de pensée stratégique mais les rôles de chacun sont clairs même si dans l’histoire de la stratégie, nous avons eu des personnages qui ont été stratège et stratégiste.
Le stratégiste, par définition, n’appartient pas à l’action aussi il ne s’intéresse pas, a priori, à une information vivante, même si elle peut être vitale. Contrairement au stratège, il appartient totalement au domaine de la connaissance. Il peut effectuer des analyses et même des synthèses sans subir directement le contrecoup d’une erreur de jugement. Le temps lui appartient et il ne dépend pas de lui et encore moins de celui de l’adversaire. Il peut donc disséquer les phases d’une bataille et même d’une guerre, en se différenciant du travail strict de l’historien, sans prendre nécessairement partie pour un camp. Sa vision, même si elle n’est pas nécessairement objective, n’est pas par nature subjective. Il peut donc analyser les évènements à traiter de multiples manières et il peut donc, entre autres, exploiter le potentiel de l’analyse rétrograde. Son domaine d’action est la trace laissée par le stratège sur le champ de bataille. Il travaille donc dans la noosphère. Le stratège a une pensée en actes. Tandis que le stratégiste a un acte en pensées. Cette rupture de symétrie permet aussi de comprendre sa relation avec le temps. Ce dernier n’est aucunement linéaire pour le stratégiste. Il serait plus convenable de le considérer comme ramifié et le stratégiste peut examiner à volonté la complexité de l’ensemble comme la nature de chaque branche. Le stratégiste est avant tout un observateur avec un degré plus ou moins grand de perspicacité quant aux schémas mentaux activés au moment du feu de l’action. En ce sens, il est possible d’affirmer qu’il travaille aussi dans le champ de la reconstruction mentale. Il met en place des modèles mentaux à partir d’inductions, de déductions, d’abductions hypocodées, hypercodées et même créatives qui tentent de coder les cheminements et même les enchevêtrements de l’action. Il appartient au domaine de l’efficience et non de l’efficacité. Alors que celle-ci doit être une des caractéristiques du stratège. Le but du stratégiste est l’ensemble de la procédure. Alors que pour le stratège l’ensemble de la procédure doit conduire au but. Le stratégiste n’appartient pas non plus au contexte social des évènements de l’action. Il est donc plus libre pour analyser les schémas mentaux véritablement stratégiques sans que cela ne signifie qu’il ne tienne pas compte de cet aspect. Le stratège est une sorte de machine de guerre pendant que le stratégiste représente plutôt la guerre d’une machine. La suffixation ne constitue donc pas un détail mais une donnée fondamentale dans la compréhension de cette notion.







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