La poésie scaldique ou la construction islandaise d'un schéma mental

N. Lygeros




La poésie scaldique est née sur les mers de la Baltique vers le VIIème siècle. Après avoir été pratiquée par les Norvégiens elle est devenue la spécialité des Islandais qui en avaient pour ainsi dire l'exclusivité. Son degré de technicité, d'élaboration et de sophistication n'a rien à envier aux poésies les plus savantes. Ce fait est d'autant plus remarquable que l'Islande, ce pays sans passé où elle connut son épanouissement, était essentiellement isolé du reste de l'Europe même si le substrat du mètre scaldique est typiquement germanique. Si nous connaissons bien la poésie scaldique ce n'est pas seulement en raison du nombre de textes originaux parvenus jusqu'à nous et qui représentent une source d'étude directe, c'est aussi dû pour une grande part à l'oeuvre de Snorri Sturluson intitulée l'Edda en prose qui a été conçue comme une manière de poétique destinée à divulguer les règles de la scaldique. C'est grâce à celle-ci que nous avons pris connaissance que de la façon de manier allitérations, accentuations et résolutions découle une centaine de mètres.

Néanmoins le but de notre article n'est ni l'étude des procédés de métrique qui sont d'une grande richesse ni de la syntaxe qui est d'une liberté extrême. Notre cadre est celui des procédés de vocabulaire.

Il peut sembler quelque peu surprenant de vouloir chercher dans le miracle islandais la construction d'un schéma mental qui appartient à une théorie qui lui est de dix siècles postérieure. Pourtant il existe plusieurs raisons à cela. Tout d'abord, la notion de schéma mental étant générique par construction doit nécessairement s'appliquer à de nombreux domaines. Ensuite, comme elle peut représenter une structure temporelle, il n'est pas vraiment surprenant de discerner sa présence même dans un passé relativement lointain. Enfin le propre de la singularité d'un concept est aussi d'être adéquat au singulier. Ce qui est bien le cas de la poésie scaldique.

Notre objectif est donc de mettre en évidence le fait qu'un axiome même considéré comme relativement simple est capable d'engendrer au sein d'une mentalité une pensée complexe. Et nous voulons expliciter le mode opératoire que construit le schéma mental à partir du substrat de base. Celui-ci, dans le domaine des procédés de vocabulaire, consiste en l'interdiction de nommer les choses ou les êtres par leurs noms. Il est difficile d'interpréter la présence de ce principe dans la poésie scaldique. Il est possible qu'il soit dû à une survivance d'anciens tabous verbaux d'origine religieuse puisqu'il est attesté que dans les rites chamaniques ou totémiques, il existait l'interdiction de nommer des personnages sacrés ou sacralisés pour les circonstances. Mais il est tout aussi possible que ce principe ne soit qu'un raffinement supplémentaire relevant de la pure virtuosité de la poésie scaldique. Néanmoins, étant donné l'ancrage de la société islandaise dans la tradition et le passé inaccessible, nous préférons la première hypothèse qui provient de la religion tout en ayant conscience que la possibilité de la véracité de la seconde remettrait en cause la structure fondamentale du présent article. Puisque l'interdiction n'appartient plus au substrat mais à l'évolution de la poésie.

La manière la plus naturelle de lever l'interdiction de mentionner un terme sacré ou sacralisé, consiste en l'utilisation de heiti. Ce sont des sortes de synonymes (littéralement dénomination) qui permettent le remplacement du terme concerné par un mot technique, une métonymie ou une demi-kenning. L'autre manière, plus complète, est la substitution du terme par des périphrases ou circonlocutions dites kenningar (qui représente le pluriel de kenning dont le sens est celui de la connaissance, du moyen de connaître) ; leur structure obéit en général à la règle suivante : deux termes sont reliés par la préposition ''de''. Cette façon de procéder est créative en termes d'associations car elle autorise des liens entre des registres totalement différents. De plus, le scalde devient dès lors polysémique puisqu'il exprime d'une part un contenu de degré 1 (sens propre) et un contenu de degré 2 via l'association (sens figuré). Enfin, du point de vue historique, ce procédé sollicite en principe tout l'appareil classique des dieux et des mythes anciens comme nous pouvons le constater dans l'Edda de Snorri Sturluson.

C'est la récursivité potentielle et réitérée de ce procédé qui engendre un autre phénomène. En effet une série de kenningar construite sur la structure suivante :

le a... du b...

du c... de d...

du e... du f...

...

permet via les associations successives d'atteindre une nouvelle idée par approximations sans qu'elle soit jamais mentionnée. Nous observons donc l'apparition d'un schéma mental qui définit une idée. Celui-ci dépend donc de l'obstruction initiale qui représente l'interdiction de mentionner l'entité considérée. Ainsi l'axiomatique par sa contrainte permet l'apparition d'une définition indirecte du mot, plus difficile à mettre en place et donc explicite le schéma mental qui ne serait pas visible autrement. L'ensemble représente donc un enrichissement du point de vue linguistique.

Néanmoins, le schéma mental n'est pas seulement un apport linguistique, il est aussi une trace de la pensée, de cette pensée qui précède le langage, dans l'expression humaine. En effet, ce schéma mental n'est pas nécessairement le résultat d'un processus heuristique. Il est aussi interprétable comme l'aboutissement d'une fouille linguistique dans la pensée du poète scalde. Car les associations sont elles aussi indicatrices de son mode de pensée. Elle trace, pour ainsi dire, sur le langage, le cheminement de la pensée pour définir de manière plus complexe une entité. Elle réflète donc sa pensée dans un cadre contraignant, comme nous pouvons le voir dans certaines constructions géométriques au compas seul. Car la difficulté de la construction permet de figer le mode dynamique de la pensée alors que sans celle-ci, le pensée est trop rapide pour laisser une trace palpable. La contrainte initiale sert donc de révélateur pour celle-ci.







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