Victimes sans avocats

N. Lygeros




Sur nos terres, il n’y avait pas seulement la mémoire vivante. Les édifices avaient eux aussi gardé une part de notre passé. Seulement, ils n’appartenaient plus à nos souvenirs. Pour ne pas blesser nos sentiments nous avions préféré effacer notre mémoire. Néanmoins les édifices n’avaient rien oublié. Ils avaient conservé les traces du temps, d’un temps que nous croyions révolu et qui pourtant ne cessait de mourir. Les lézardes avaient couvert les murs. Parfois les toits s’effondraient. Mais le plus important c’était que les édifices étaient toujours là malgré l’absence de témoins. Ils étaient donc sans défense au milieu des barbares. Ils recherchaient en vain des traces des nôtres. Tout le monde avait disparu. Certes c’était malgré eux. Personne n’avait eu vraiment le choix. L’obligation de la survie avait assisté la barbarie de la mort pour éloigner les habitants des édifices. Aussi les édifices ne leur en tenaient pas rigueur.

Le temps passait. Les édifices n’avaient toujours aucune nouvelle des hommes. Que pouvaient-ils penser d’autre que, pas de nouvelles, bonnes nouvelles. Aussi les nouvelles avaient fini par être toujours bonnes. Cela ne signifiait pas pour autant qu’elles étaient belles. Seulement au sein de la barbarie, la beauté était un luxe qui semblait très superfétatoire. Même les édifices finissaient par se parer de laideur afin d’être dans le ton. Ils n’avaient plus le même aspect extérieur afin de ne pas blesser par beauté et être ensuite mortellement atteints par vanité. Dans le pays de la barbarie tout était prétexte pour assouvir des vengeances cachées. Chaque erreur pouvait être fatale. Les édifices n’osaient plus bouger, pas même lors des tremblements de terre, de peur d’être mis à mal définitivement.

Les édifices avaient fini par penser que tout le monde les avait abandonnés à leur sort comme dans le temps l’indifférence avait abandonné les hommes. Pourtant un petit groupe d’hommes préparaient déjà des recours. Ils avaient appris que malgré la barbarie et son injustice, la preuve de la validité de leur recours était possible. Il fallait se battre contre un système basé sur l’injustice. Cela ne leur importait pas. Ils avaient traversé des tourments bien pires. Mais ils avaient besoin d’un avocat. Or ils n’en trouvaient aucun. Ces derniers avaient trop peur d’être accusés d’acte de résistance. Aussi ils préféraient demeurer dans l’inexistence pour ne pas perturber le système. Car après tout, se disaient-ils, qui pouvait prévoir la réaction du système en cas de réussite. Ils ne se rendaient pas compte que l’absence de recours était la meilleure façon de garantir l’échec. La solution se trouvait ailleurs. Les seuls avocats qui n’avaient rien à perdre en termes d’éthique, c’étaient justement ceux qui étaient nés dans la barbarie. Pour eux, aider les victimes sans avocats, c’était la meilleure manière de démontrer non seulement qu’ils étaient de véritables avocats mais surtout qu’ils avaient à rester des hommes malgré les circonstances et le pouvoir de la barbarie. Le groupe entra donc en contact avec cet homme qui avait su garder en lui son humanité. Cet homme, c’était une femme. Et pour la première fois, les édifices tremblèrent mais c’était de joie. Cependant l’explosion de joie n’arriva que le neuf janvier 2007 avec le premier gain de cause.







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