Les petits souvenirs

N. Lygeros




Nous ne donnions pas d’importance à nos souvenirs avant que les contes de grands-mères ne nous fissent comprendre leur valeur. Les gens se moquaient bien de nous. Nous n’étions rien à leurs yeux. Puis avec nos premières blessures dans la guerre du quotidien qui tuait les hommes, nous saisîmes la grandeur de ce qu’ils nommaient le superflu. Peu à peu nous mettions des choses inutiles dans notre mémoire. Elles ne servaient à rien pour la société et c’était notre manière à nous de devenir humain. Nous aimions les contes d’antan. Et nous aimions les faire répéter à nos grands-mères juste pour entendre le son de ces petits silences. Nous faisions la collection de petits souvenirs et les contes nous aidaient grandement. Car autour d’eux, il y avait les gestes de nos grands-mères. Toujours lents comme pour ne pas déranger le temps de l’enfance. Elles ne savaient pas que nous n’étions pas des enfants, que nous n’avions jamais été des enfants. Et c’est sans doute pour cela qu’elles nous aimaient tant. Elles ne savaient pas que nous contemplions aussi leurs mains qui étaient comme celles de la Vierge sur le livre sacré dans le tableau du Maître. Elles ne savaient pas que nous contemplions leurs fronts semblables à celui de l’homme à la cervelle d’or. Sur leurs joues, nous voyions leur tendresse mais aussi leurs souffrances. Nous savions qu’elles avaient traversé les guerres et les famines et pourtant elles étaient là tout à nous, à perdre leur temps précieux pour que nous apprenions les premiers contes d’antan. Nous étions heureux en les voyant heureuses. Sans cela nous n’aurions vu que l’histoire de la société qui n’était qu’une transcription passive du déroulement de la réalité. Nos grands-mères, en multipliant nos réalités, multipliaient nos capacités à comprendre les hommes. Malgré notre petitesse ou peut-être grâce à elle, nous saisissions bien mieux la grandeur des hommes qui traversaient le temps pour nous adresser la parole, pour nous laisser une trace de leur œuvre. Nos grands-mères n’hésitaient pas à répéter nos détails préférés car elles aimaient nous voir souriants. Elles ne se doutaient pas que nous recherchions les indices de l’architecture du conte. Nous ne cessions d’apprendre pour prédire la suite avant le récit. Nous aimions les liens complexes entre les personnages de l’imaginaire car ils ressemblaient aux hommes. Nous aimions les exploits mais encore plus les sacrifices. Elles nous parlaient du nez de Pinocchio mais nous voyions celui de Cyrano de Bergerac. Elles nous racontaient les faits et gestes du chat botté mais nous écoutions déjà les contes du chat perché. Elles aimaient les princes mais nous n’aimions que le petit. Elles aimaient les renards mais nous ne pensions qu’au cavalier noir. Elles étaient notre monde mais notre monde était déjà ailleurs. Elles ne le savaient pas encore mais cela n’avait aucune importance. L’important c’était le superfétatoire. Nous ne vivions que pour cela car c’était le signe du caméléon. Il transcendait les frontières des récits pour laisser sa marque humaine. C’était ainsi que nous savions que les contes étaient des morceaux non pas de notre histoire mais de notre civilisation. Les gens ne leur prêtaient aucune importance car ils ne voyaient que ce qu’ils pouvaient comprendre. C’était en écoutant nos grands-mères que nous voulions grandir pour devenir enfin ce que nous étions.







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