Devoir ou droit de civilisation ?

N. Lygeros




Certes aller dans le sens de la reconnaissance du génocide des Arméniens représente un devoir de civilisation car il s’agit de faire reconnaître un crime contre l’humanité et à ce titre la problématique ne peut être confinée dans une question communautaire. Cependant les résistances que nous observons d’une part au niveau de la Turquie d’autre part au niveau de l’inertie, nous conduisent à penser que le devoir de civilisation en tant que concept ressemble plus à un droit de civilisation de la part de la victime. Car le devoir de civilisation ne dépend en réalité que du bourreau. Après avoir accompli un acte de barbarie, selon les états neutres, il doit accomplir un devoir de civilisation. Seulement quid de la victime, et même de la future victime. En mettant en exergue le devoir de civilisation, nous adoptons sans même nous en rendre compte, le point de vue du bourreau. En d’autres termes, nous pénétrons à notre insu dans son dogme. Tandis que si nous voulons vraiment parler de droits de l’Homme et de leur défense, nous devons aussi considérer le point de vue de la victime. Car pour celle-ci, le devoir de civilisation, s’il a un sens, ne peut être qu’a posteriori. C’est pour cette raison que nous considérons que la lutte pour la reconnaissance du génocide des Arméniens, appartient plus au contexte du droit de civilisation. La civilisation arménienne avait le droit d’exister de 1896 à 1923. Pourtant la Turquie lui a refusé ce droit. Car, pour une civilisation, vivre c’est justement revendiquer ce droit. Et même l’obstination actuelle de la Turquie à ne pas reconnaître le génocide des Arméniens n’est pas seulement une absence d’un devoir de civilisation mais un véritable refus au droit de civilisation. Car le peuple arménien ne demandait pas à devenir une civilisation. Il était déjà une civilisation millénaire au moment du génocide. Mettre l’accent sur la notion de droit et non de devoir permet de mettre en évidence un aspect nomologique. En effet, dans ce contexte, à savoir celui qui tient compte de la victime, la pénalisation de la privation de droit devient tout à fait naturelle. Car c’est la société qui se met en situation de juger et de condamner un acte de barbarie. Elle n’attend ni le repentir du bourreau ni la prise de conscience a priori. Sinon elle se retrouve face à la situation intenable si ce n’est ridicule où les fanatiques de l’oubli réclament la liberté d’expression pour nier ouvertement le génocide, et ce de manière légale. En effet, ils affirment que même si un pays reconnaît le génocide des Arméniens, tant qu’il n’a pas voté une loi de pénalisation, il ne peut les condamner pour négationnisme. Cela leur permet d’affirmer haut et fort leurs opinions qui remettent en cause de facto la reconnaissance elle-même. Le devoir de civilisation a certes un sens a priori mais celui-ci disparaît quand le bourreau ne peut l’effectuer. Tandis que le droit de civilisation demeure même s’il a été ou est bafoué. Dans tous les cas, il doit être revendiqué car comme tous les autres droits de l’homme, il ne va pas de soi dans une structure conflictuelle. L’éthique est la base de la justice mais sans cette dernière elle demeure une abstraction.







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