La petite librairie

N. Lygeros




Dans la grand’rue, il y avait une petite librairie. C’était notre trésor caché. Les hommes seulement savaient où elle se trouvait. Les autres se pressaient dans les tabacs pour voir leur vie s’envoler en fumée. Nous, nous aimions trop les arbres pour les brûler. Nous préférions les feuilles écrites, celles où les hommes avaient laissé leur message, leur mémoire. Les livres étaient chers mais ce n’était pas pour cette raison qu’ils étaient précieux pour nous. Chacun d’entre eux était un prétexte au bonheur. Nous aimions partager nos lectures. Et nous aimions lire chacun pour l’autre. C’était notre manière à nous de donner raison à Gorki. Il nous fallait toujours voler du temps pour le perdre dans les livres. Car la société ne nous en donnait guère. Cependant nous ne pouvions vivre sans lire. Nous n’avions pas d’autre façon d’être libres et surtout d’être ensemble. Alors quand nous pénétrions dans la petite librairie, il était impossible de décrire notre joie. Nous contemplions les titres avant de toucher le plus tendrement possible les volumes. Nous ne pouvions acheter que les livres de poche. C’était tout ce que permettait notre argent. Nous regardions rarement les couvertures, nous n’avions le droit à ce luxe. Nous nous contentions des auteurs. Ils étaient tous morts aussi nous ne pouvions que suivre les conseils de da Vinci. C’étaient nos uniques amis. Ils ne pouvaient nous trahir mais ce n’était pas la raison de notre passion pour eux. Nous savions que leur existence était une occasion unique pour nous de vivre unis dans le désir de connaître. C’est pour cela que chaque fois que nous retrouvons une petite librairie, nous aimons franchir le pas de sa porte pour pénétrer à nouveau dans notre monde secret.







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