Remarques sur le style d’Anton Tchekhov

N. Lygeros




Anton Tchekhov étudie minutieusement mais avec talent non seulement les caractéristiques humaines mais aussi sociales de ses personnages. Ceci est particulièrement frappant dans ses pièces de théâtre et plus spécifiquement dans les pièces en un acte. Très rapidement les personnages ont des caractères particuliers. Nous n’observons pas l’évolution psychologique qui appartient au roman mais cela n’est pas seulement dû à des considérations stylistiques et des problèmes de taille du texte. Certes la pièce de théâtre est de longueur moindre. Mais c’est le style de Tchekhov que de rentrer dans le vif du sujet en ce qui concerne les éléments des personnages. Il semble que ces derniers soient étudiés avec l’écriture de l’œuvre. Il effectue un travail d’observation important avant de planter le décor de sa pièce. Il serait même naturel de dire que le monde russe est son modèle. Il a écrit des pages admirables du point de vue social sur le comportement des gens au sein d’un système où règne la bureaucratie : La commémoration en est un exemple frappant. Le président du conseil d’administration, sa femme, l’actuaire, les actionnaires et les employés de la banque représentent des paradigmes dans le genre. Même la vieille qui joue en contrepoint ne peut manquer de nous faire penser au caractère obsessif et obsédant de la requête. Toute la misère de ce type de relations sociales, c’est qu’elles n’ont plus rien d’humain. Elles ne sont que les imprimés d’un tissu social. Et même leur tension n’est que le résultat des compromis bureaucratiques de la société. C’est pour cette raison que nous trouvons dans le style d’Anton Tchekhov des éléments de l’œuvre de Joseph Kafka. Certes la couleur n’est pas encore noire mais elle joue déjà sur une palette de gris. Le style de Tchekhov n’est pas péremptoire, ni pédant. Il note les détails, croise les évènements et si parfois nous apercevons une certaine ironie dans son ton, ce n’est que celle du sort. Car l’élément central de l’œuvre du dramaturge, c’est avant tout le désespoir. Car même si tout n’est pas régi par le désespoir, ce dernier demeure l’attracteur étrange de toutes ces trajectoires chaotiques que nous découvrons dans ces pièces. Mais il ne s’agit pas de mondes multiples. Ce ne sont que des bulles de savon dans le même univers. Elles n’éclatent qu’au toucher. Elles ont toutes l’insupportable légèreté de l’être mais le pardon provient de l’éclat. Car ce n’est qu’à cet instant que nous comprenons combien elles appartiennent au monde réel. D’une certaine manière, le style d’Anton Tchekhov est analogue à celui de l’homme qui souffle pour créer les bulles de savon. Il souffle par désespoir et donne vie à des personnages éphémères qui vivent quelques instants, le temps de nous enseigner combien la vie est fragile, combien il est difficile de la contrôler et combien il est facile de la perdre. Voilà tout l’art d’Anton Tchekhov.







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