Commentaires sur L'Érotokritos dans une nouvelle perspective historique d'Egil Danielsen

N. Lygeros




L'article d' Egil Danielsen, aimablement communiqué par Renée Jacquin, intitulé L'Érotokritos dans une nouvelle perspective historique est paru en 1986 dans les actes de Vème colloque international de crétologie. Dans cette note nous allons commenter quelques détails intéressants pour l'étude historique du roman épico-lyrique de Vitsentzos Kornaros, Érotokritos. (cf. références)

Tout d'abord, Egil Danielsen commence par expliciter les hypothèses de son analyse de l'Érotokritos : la tradition d'employer la langue populaire et dialectale par écrit - pour ne pas mentionner l'usage très répandu de l'alphabet latin * - ne provient certainement pas d'un milieu byzantin installé en Crète. Ce sont plutôt des vénitiens crétois ayant comme langue maternelle le crétois, qui ont ouvert la voie en se référant aux modèles italiens. et il rajoute en note :

*<>

Nous ne sommes pas du tout de cet avis et cette position nous semble bien extrême, néanmoins il est vrai que l'on ne peut la contrer. Ne serait-ce qu'en considérant des exemples tels que celui-ci qui se trouve dans l'un des manuscrits du Sacrifice d'Abraham :

STUS CHILIUS EXACOSIUS TRIANDAPENTE EGIGNI
IN VERSO APONA CRITICO EVLAVIA GIANA DIGNI

L'auteur devient plus précis un peu plus loin dans son article en formulant explicitement son hypothèse de travail :

Notre hypothèse est que le monde de l'Érotokritos est le monde vénitien vu par un vénitien crétois.

et sa méthodologie :

Au cours de la joute, l'un après l'autre tombe du cheval et est ainsi éliminé du jeu. A l'époque où Kornaros a composé le roman de l'Érotokritos, Venise a été, elle aussi, graduellement évincée de chacun de ses ports de commerce par la cupidité territoriale du Gran Turco. [...] La différence prononcée entre les chutes des jouteurs reflète à notre avis le degré d'effondrement du pouvoir vénitien dans les territoires respectifs.

Dans sa note 69, Egil Danielsen écrit ce qui suit : << Nous nous sommes arrêté au fait que le Macédonien est le seul jouteur dont l'âge est explicitement mentionné : (B 217). Son père ayant participé à la bataille de Lépante, se pourrait-il que Nikóstratos soit le fruit de cette victoire, une personnification de la paix à la suite de la débâcle turque ? Ensuite, se pourrait-il que l'Érotokritos soit la première oeuvre présentée à l'Académie des Stravaganti>> lors de sa fondation par le frère de l'auteur ? Or, cette Académie - qui était une institution pour l'encouragement des belles lettres d'après le modèle italien de l'époque - a du être fondée à peu près en 1590. (Pour cette dernière date voir l'article de Panagiotakis)

Avant de poursuivre notre analyse rappelons quelques faits concernant la bataille de Lépante afin de la replacer dans son contexte. Fortifiée par les Vénitiens (1417 - 1699), Lépante résista longtemps aux Turcs. C'est au large de la ville qu'eut lieu la célèbre bataille de Lépante (1571). La flotte chrétienne de la Sainte Ligue (Espagne, Venise, Saint-Siège), sous le commandement de Don Juan d'Autriche, mit en déroute la flotte turque d'Ali Pacha. La bataille fit plus de 30000 morts. Cette victoire qui provoqua une explosion de joie dans toute la chrétienté mettait fin à la légende de l'invincibilité ottomane, mais n'eut pas de conséquences positives immédiates.

L'interdiction de manger de la viande les vendredis et pendant les 40 jours de Carême remonte aux premiers siècles du christianisme, et avait été rendue obligatoire sous peine d'excommunication par le Concile de Laodicée, entre 443 et 481 ; elle a été mitigée par la suite, et même levée pour le peuple espagnol (1571) après la bataille de Lépante gagnée sur les Turcs musulmans par une escadre en majorité espagnole. C'est dire l'importance de cet évènement.

Revenons à présent à notre analyse de l'article d'Egil Danielsen. Nous avons immédiatement été marqués par l'élégance de son raisonnement mais en étudiant de près le chant B de l'Érotokritos nous nous sommes aperçus qu'une des prémices, importante dans ce raisonnement, était erronée. En effet Nikostratos n'est pas le seul jouteur dont l'âge est explicitement mentionné ! Pour le voir, il suffit de lire le vers B 168 où l'on apprend qu'Andromachos est un jeune homme bien fait de 22 ans :

C'était le fils bien-aimé du roi de Nauplie, B165
à cheval, volant tel un aigle jusqu'ici : B166
vêtu d'habits de couleurs orange et argent B167
c'était un jeune homme bien fait de vingt-deux ans ; B168

Ce n'est pas tant l'âge qui est important dans notre remarque, mais plutôt la perte de l'unicité dans le raisonnement. L'interprétation initiale d'Egil Danielsen dépend de la plus ou moins grande violence avec laquelle les jouteurs tombent de cheval. Or même si les deux personnages ont un âge semblable, leur situation est tout à fait différente et donc asymétrique. Ainsi Egil Danielsen n'a plus aucune raison de privilégier le sire de Macédoine plutôt que le prince de Nauplie.

Voyons, à présent, comment Egil Danielsen interprète les vers suivants :

De nombreuses fois de mon père j'ai ouï B2027
des mots qui ne peuvent sortir de mon esprit. B2028
Parlant avec des seigneurs, ils louaient ton père B2029
en raison de son combat en terre étrangère B2030
justement avec, de Spitholiodas, le père, B2031
là-bas se trouvaient d'autres témoins et mon père. B2032
Et jusqu'à sa mort l'an dernier ils le louaient B2033
et disaient que ton père nul ne l'égalait. B2034
Pourtant, à ce que je vois, tu l'as dépassé B2035
et je crois que nul n'est meilleur que toi, armé. B2036

Il écrit : Nous sommes d'avis qu'il y a ici une allusion irréfutable - irréfutable si l'on part de notre interprétation non grecque - à la bataille de Lépante.. Cette idée est clarifiée un peu plus loin dans son texte : Les louanges qu'adresse le Macédonien au Crétois s'appliquent à l'anéantissement d'une nouvelle génération de Turcs ''barbares'', personnifiée dans Spithóliontas . Ainsi les Turcs sont rendus inoffensifs. Effectivement il y eut une assez longue période de paix à la suite de Lépante, et Venise en était le garant. Il est naturel que ce fût un jouteur personnifiant le pays de Kornaros qui écrasât toute tentative d'un redressement de la puissance et de la menace turques..

Naturellement, le macédonien - i.e. Nikóstratos - est encore au coeur de cette nouvelle interprétation d'Egil Danielsen. Seulement nous avons vu que le choix du macédonien comme élément révélateur est dû non pas à Kornaros mais à Danielsen ! Ainsi cette interpétation semble être une surinterpétation (pour employer la terminologie d'Umberto Eco). En effet Egil Danielsen essaie de mettre en évidence une relation entre la bataille de Lépante et le combat "symbolique" entre le Caramanite et le Crétois, et ce, via Nikóstratos . Cependant nous avons vu que l'âge de celui-ci n'a rien de remarquable dans l'oeuvre. Même s'il existait une relation entre la bataille de Lépante et l'Erotókritos , elle ne saurait être directement déduite de l'âge d'un des personnages. Rappelons à ce propos que l'oeuvre nous indique aussi l'âge d'Aretoússa (14 ans) et de Rotókritos (18 ans). Et enfin que l'oeuvre est volontairement située dans un cadre "antique" (d'où le choix d'Athènes pour capitale et pour lieu d'action), afin de permettre à l'auteur de développer sa diachronie hellénique.

Cependant, même si l'argumentation d'Egil Danielsen s'avère finalement insuffisante, ce n'est pas pour autant qu'il faut abandonner la recherche d'un lien entre la bataille de Lépante et l'oeuvre majeure de Kornaros.







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