Les survivants du génocide

N. Lygeros




Même pour un homme et non seulement pour un individu, il est difficile de comprendre l’ontologie d’un survivant du génocide. Cela provient bien sûr de l’impossibilité de vivre quelque chose de semblable mais pas uniquement. Car il y a aussi le fait d’appartenir à un peuple qui a connu un évènement aussi tragique, non seulement au moment où il a eu lieu mais de manière diachronique. Car il s’agit véritablement d’une culture de la souffrance où celle-ci est considérée comme un intermédiaire entre la pensée et l’existence, i.e. dans le sens de Dostoïevski. Cette souffrance vécue même par les ancêtres augmente la valeur intrinsèque du survivant du génocide qui est différent quoique l’on dise. Car à travers cette épreuve se produit une transformation irréversible qui caractérise l’homme. Cependant pour aider l’homme qui ne l’a pas vécu, nous considérons que l’œuvre de Primo Lévi est absolument nécessaire. En effet l’existence d’un survivant d’un génocide qui se transforme en suicide en raison des conséquences psychologiques et sociales est fondamentale pour la compréhension de cet événement fondamental. Etre survivant n’est pas un symbole d’héroïsme. C’est plus le hasard des circonstances qui décide de cela. L’intervention humaine de la victime est pour ainsi dire inexistante. L’humain n’est plus la conséquence d’une nécessité mais la cause d’un hasard. Cette notion est essentielle dans la nature du survivant car il existe malgré tout. Non pas comme s’il pouvait tout subir mais comme s’il avait tout subi. Il est l’après d’un présent inexistant. Car il vivait un passé sans présent. Rien ne l’avait vraiment préparé à cet évènement tragique, pas même la chance. Car ce n’est pas à la chance qu’il doit sa survie. Ce sont les conditions initiales du système qui lui ont permis de vivre sa mort. Car être un survivant du génocide, c’est avant tout cela. C’est d’avoir subi la condamnation à vie. Il ne s’agit pas d’un choix volontaire qui provient d’une décision réfléchie. La part de réflexion est très faible. L’homme passe par une épreuve de déshumanisation afin de redevenir humain à nouveau. Par cette épreuve, il n’est pas transcendé comme certains pourraient sans doute le croire. Leur réalité est tout simplement incomparable à celle de la réalité sociale qui caractérise l’individu. La conscience d’avoir subi un processus d’anonymisation permet à l’homme de percevoir sa propre humanité et les limites de celle-ci. Car le génocide via son caractère biologique permet de mesurer avec précision le degré d’humanité. Ainsi les survivants du génocide représentent la réalité humaine de ce processus abstrait. Réalisations de ce schéma mental profond, ils font remonter à la surface le sens de l’humanité. Et c’est pour cela que se produit le choc avec la société. Le caractère humain devenu trop fort pour les données sociales, via cette épreuve, ne peut plus supporter l’ensemble des conventions et des compromis qui caractérise la société. Ce choc dont l’importance peut conduire au suicide provient justement de ces caractéristiques. Les survivants du génocide ne représentent donc pas seulement un événement mais une véritable axiologie de ce que nous devons construire, à savoir une société humaine et non des humains sociaux.







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