De Degas à Picasso

N. Lygeros




Dans l’œuvre de Degas, l’étude et le calcul sont la base. Il y a chez lui la capacité de rendre immortel l’éphémère à l’instar d’un appareil photographique. Cependant comme les spécialistes de ce domaine, chez Degas tout est précalculé. Le fond n’est jamais laissé au hasard, il est l’aboutissement d’un travail acharné et précis dont la technicité s’efface pour ne laisser place qu’à l’art. Mais rien de spontané dans tout cela. L’impression est avant tout cognitive. Elle est calculée pour produire un impact sentimental via son caractère intellectuel.

De même chez Picasso, nous avons l’impression qu’il s’agit d’instantanés, voir de spontanés qui n’ont pas en leur sein la puissance du calcul. Pourtant rien n’est moins faux que cette impression. Picasso et son travail continuel sont à la recherche de ce qu’il a d’essentiel dans l’œuvre à créer. Il ne s’agit pas simplement de s’imprégner de l’œuvre de la nature mais de représenter le regard humain de celle-ci.

Le lien peut être ténu pour certains, néanmoins il existe via le fer à repasser. Dans cette activité oh combien quotidienne se cache un substrat dont la mise en évidence révèle le caractère diachronique. Les repasseuses de Degas sont tout à fait caractéristiques à ce sujet surtout si nous les mettons en relation avec La repasseuse de Picasso. Vingt ans séparent ces œuvres mais le fondement est toujours présent. De plus à travers l’œuvre de Picasso nous voyons l’élément essentiel du tableau de Degas. Picasso se concentre sur l’effort. Comme si toute l’existence n’était réduite qu’à cela. Les mains s’appuient non seulement pour repasser mais aussi pour contenir le poids de sa propre existence. Toute l’existence est un élément de ce fer. Alors que chez Degas nous avons deux femmes qui occupent l’essentiel d’un tableau carré, chez Picasso tout se concentre sur un tableau rectangulaire comme s’il avait découpé le tableau précédent. De plus le traitement de la couleur est différent. Il ne recherche plus d’opposition véritable si ce n’est le contour qui accentue la misère et la souffrance de la femme. Elle n’est plus anonyme comme chez Degas. Ce n’est plus simplement une repasseuse, un exemple d’une condition sociale. C’est devenu la repasseuse et elle représente la condition sociale. Par ailleurs la pose elle-même qui n’est pas sans rappeler celle d’Adam ou l’ombre d’Auguste Rodin, met l’accent sur la courbure et non sur la verticalité. Tout nous ramène au visage. Ce visage qui devrait être totalement déshumanisé par ce travail quotidien, qui met en évidence l’acharnement de la société sur l’humain, demeure féminin. Même les cheveux qui s’échappent en mèches ont quelque chose de tendre. Malgré la sombre douleur qui se dégage de l’ombre de son regard, son visage donne l’impression qu’il ne peut cesser d’être humain. Comme s’il n’avait plus que cela pour vivre. Comme si c’était le seul élément qui pourrait encore différencier la vie de l’existence. Picasso a saisi la direction indiquée par Degas non pas en accentuant le trait mais en augmentant la profondeur.







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