Nikias, le silencieux

N. Lygeros

Traduit du Grec par A.-M. Bras




Nikias ne m’a jamais parlé de son passé. Comme s’il n’avait jamais existé. Et maintenant après toutes ces années, je crois que son passé n’avait pas de futur. Nous parlions avenir, écrivions, des heures durant, sur l’univers mais nous étions toujours et partout seuls. Nikias le savait depuis longtemps. Ils l’avaient serré. Il les connaissait. Ils l’avaient torturé à cause de ses idées, parce qu’il existait. Sans comprendre que c’était son existence elle-même qui représentait ses idées. Il supporta leurs tortures car il savait que sa vie n’était rien et que c’était l’essentiel. Je ne savais pas pourquoi l’univers avait tant d’importance pour lui. C’était un mathématicien. Et il paraissait normal. Nikias, pourtant, était un homme et cela avait de l’importance. Après toutes ces années, je pense que c’est la seule chose qui était importante à ses yeux. J’ai relu plusieurs fois ses lettres mais aucune ne trahissait son passé. Il a fallu que je tombe par hasard sur un livre pour découvrir un morceau de son âme. Au début j’y ai vu simplement une relation scientifique et je fus surpris de sa présence. Ca ne m’a rien appris mais rappelé un de mes anciens proches. Je n’en avais plus souvenir dans mes pensées. J’ai lu plusieurs articles de Yannis mais je n’en ai trouvé aucune autre mention. Il a fallu que je touche à son autobiographie pour y retrouver les traces de Nikias. Elles étaient cachées entre une ou deux lettres. Mais elles étaient nombreuses. Le style de Yannis en disait long sans rien dévoiler. J’ai ressenti une douleur dans mon cœur quand j’ai découvert le compte-rendu final. Dans ces deux petites lignes se trouvaient l’admiration et l’effroi pour un homme qui a constitué un point de référence. Ainsi, Nikias est revenu dans mon cœur. J’ai interprété chacun de ses mots de manière différente. Sa vie était de nouveau en moi mais elle était revenue avec la torture. Je n’avais pas connaissance de ces jours amers. Son silence avait condamné sa vie. Son quotidien était mort ces jours qui étaient des nuits. La cosmologie a plus de sens la nuit. Seulement alors, les étoiles qui n’apparaissent pas le jour, vivent. Avec les années sa trajectoire s’est éteinte dans l’océan de la mémoire. Ces jours-là où tout était dur, la difficulté ne faisait qu’un avec Nikias. Ils étaient peu nombreux ceux qui pouvaient s’en rendre compte et encore moins ceux qui pouvaient imaginer ses pensées. Yannis était l’un d’entre eux. Il avait la connaissance mais pas la profondeur. La profondeur est née avec les années et maintenant, l’homme que je n’ai jamais connu, Nikias le silencieux, me manque encore plus.







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