Ce que le théâtre permet

N. Lygeros




En lisant "Les Bas-fonds" de Maxime Gorki, nous ne sommes pas seulement étonnés de la présence écrasante de la vie mais aussi de la liberté des personnages à exprimer l’essentiel de leurs pensées les plus profondes. Ainsi nous entendons ou plutôt nous écoutons Boubnov affirmer : «Les hommes sont pareils à des copeaux emportés par la rivière ; quand on construit une maison, les copeaux, on les jette… » Il y a si peu de choses dans ces propos et pourtant combien de maux sont dits. Et lorsque Louka répond à mi-voix à la question de Pepel : « Est-ce que Dieu existe ? » comment ne pas admirer la puissance de ce vieux ? « Si tu crois en lui, il existe ; si tu n’y crois pas, il n’existe pas. Rien n’existe si on n’y croit pas. » Et puis comment ne pas succomber à la beauté des mots qui suivent et qui sonnent si justes dans la bouche d’un acteur de la vie ? « Tout est dans l’homme, tout est pour l’homme ! L’homme seul existe, tout le reste est l’œuvre de ses mains et de son cerveau. L’homme ! Quel mot magnifique ! Comme cela sonne fier ! Il faut respecter l’homme ! Pas le plaindre, pas l’humilier par la pitié, mais le respecter. Buvons à l’homme, Baron ! » Satine n’est pas un simple acteur, ni un intellectuel de pacotille, il est né dans la glèbe, il porte sur lui tout le poids de la vie. Son hommage à l’homme, c’est l’acceptation du cadeau que représente la vie. Mais cela ne peut être dit qu'au théâtre. Comme si dans celui-ci les hommes étaient plus nombreux. Dans le théâtre, il n’y a pas seulement des gens qui parlent, il y a aussi des hommes qui écoutent d’autres hommes. Il y a véritablement une recherche d’un dialogue qui a du sens et qui engendre un processus irréversible. Nous ne sommes plus pareils lorsque que nous avons entendu parler un homme et surtout le monde s’en trouve modifié.

Le théâtre permet cette intrusion dans la vie, dans la réalité sans que la société ne soit choquée par la présence des hommes. Le théâtre permet non seulement l’existence des hommes mais aussi leur vie. La différence n’est plus un acte d’accusation ni un acte de bravoure dans un monde uniformisé. La différence, c’est l’éloge de la diversité. Et ce théâtre qui permet aux gens de revêtir les costumes des hommes, nous donne une image concrète de ces derniers. Il ne s’agit plus seulement d’une légende, il s’agit d’une pièce, d’une œuvre ou même d’un chef-d’œuvre qui sert d’exemple à la réalité mentale qui ne peut se contenter de survivre dans le quotidien sous le joug de la société, sans désirer vivre pleinement. Si les gens étaient plus conscients de ce que représente le théâtre et de ce qu’il permet, ils admireraient les œuvres des créateurs avec plus de respect car ils sauraient que c’est là l’un des rares moyens d’exprimer une pensée véritable loin des compromis et de la lâcheté imposée par un ordre social, qui désire plus que tout régner sur des individus soumis plutôt que de faire place au monde des hommes libres.







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