La temporalité de la vision de Leonardo da Vinci

N. Lygeros

 

« Notre jugement n’évalue pas dans leur ordre exact et congru les choses qui se sont passées à des périodes différentes ; car maints événements eurent lieu il y a bien des années qui semblent toucher au présent et beaucoup de choses récentes nous font l’effet d’être anciennes et de remonter à l’époque lointaine de notre jeunesse. Et il en est ainsi de l’œil, en ce qui concerne les objets distants qui nous paraissent proches quand le soleil les illumine, alors que les objets proches semblent lointains. »

La première partie du constat de Leonardo da Vinci semble plutôt appartenir au registre de la philosophie alors que la seconde met en évidence des conséquences pratiques dans la vie quotidienne. Le schéma mental de la proposition se conçoit au premier abord comme une constatation déductive. Mais il n’en est rien. Leonardo da Vinci est rompu à la technique de l’induction. Cependant ici nous avons affaire à une abduction dans le sens décrit par Umberto Eco à la suite des travaux et découvertes logiques de Charles Pierce. L’association mentale du maître de la Renaissance est d’autant plus intéressante qu’elle peut être mise en relation avec la finitude de la vitesse de la lumière. Certes, notre propos n’est pas de créer un anachronisme qui n’aurait de sens non seulement après l’innovation mécanique d’Isaac Newton, mais surtout après la création de la notion d’espace-temps d’Albert Einstein. Quoi qu’il en soit l’analogie entre les distances temporelle et spatiale existe bien dans la pensée de Leonardo da Vinci et ceci est bien incontestable. Il met aussi en exergue le rôle de l’observateur dans cette expérience et bien évidemment son caractère subjectif tout en sous-entendant un aspect absolu de l’entité observée. Ce qui prouve que nous ne sommes pas en présence d’un contexte que nous pourrions considérer comme « relativiste ». Néanmoins l’originalité de cette pensée, c’est qu’elle utilise la notion d’éclairage dans la seconde partie de cette assertion qui est difficilement concevable dans la première, du moins dans un premier temps. Car cet éclairage existe bel et bien pourtant grâce aux livres. Nous retrouvons ainsi une autre recommandation allégorique de Leonardo da Vinci, à savoir qu’il est nécessaire de lire les morts, dans le sens où l’accès aux connaissances passées s’effectue via les livres. Et ces livres justement représentent l’éclairage nécessaire pour modifier la distance des autres objets. De cette manière, il est possible d’accéder à la temporalité de la vision de Leonardo da Vinci et de saisir les caractéristiques fondamentalement dynamiques de sa pensée. Il ne se contente pas d’observer le monde. Il le transforme à travers l’intelligence de son regard afin d’en découvrir d’autres aspects qui resteraient inaccessibles autrement. En somme, Leonardo da Vinci nous montre la voie de la découverte même si elle n’est pas évidente à suivre.