L’esprit critique de Leonardo da Vinci

N. Lygeros

 

« Beaucoup croiront qu’ils ont motif de me blâmer, en alléguant que les preuves par moi avancées contredisent l’autorité de certains auteurs que leur jugement dépourvu d’expérience tient en grande révérence, sans considérer que mes conclusions sont le résultat de l’expérience simple et pure, laquelle est la vraie maîtresse. »

Si Leonardo da Vinci insiste tant sur l’expérience c’est qu’il sait qu’elle est la seule capable de démontrer la fausseté de certaines théories en vogue et va, en ce sens, dans la direction mise en évidence par Archimède afin de contrer certains arguments fallacieux d’Aristote. Leonardo da Vinci n’a que faire de la réputation de certains, surtout s’ils ne sont que des répétiteurs, selon ses propres termes. Il ne recherche que la vérité. Aussi dans ses domaines de prédilection, l’expérience lui permet de savoir s’il est dans le vrai et si ses prédécesseurs ne se sont pas trompés.
« Ces règles vous permettront de distinguer le vrai du faux, et aussi de ne placer devant vous que des choses possibles et raisonnables ; et elles vous interdisent de faire usage d'un manteau d'ignorance, par quoi vous n'arrivez à aucun résultat et, de désespoir, vous abandonnez à la mélancolie. »

Ces règles qui ne permettent pas toujours d’accéder à la connaissance, permettent néanmoins de ne pas se fourvoyer et de continuer à croire les inepties véhiculées par l’inertie et la croyance de personnes qui n’ont jamais tester par elles-mêmes un savoir considéré comme acquis pour toujours. Ces règles sont donc des obstructions à l’ignorance. L’importance de cette remarque est mise en évidence par l’utilisation du terme mélancolie qui est fort de sens. Il est possible qu’il traduise aussi l’état dans lequel se trouvait le maître lorsqu’il se rendait compte du pouvoir des dogmes et de leur capacité à cacher la vérité aux hommes. C’est cet état d’esprit qui explique aussi l’esprit critique de Leonardo da Vinci.
« Bien des gens, je le sais, trouveront ce travail inutile. »

Et à la vue des siècles passés, comment lui donner tort ?

« Démétrius disait d’eux qu’il ne faisait pas plus cas du vent que les mots produisaient dans leur bouche, que de celui qui s’échappait de leurs parties inférieures ; hommes avides des seules richesses et jouissances matérielles et complètement privés du désir de la sapience, unique nourriture et véritable richesse de l’âme. Car tout de même que l’âme a plus de prix que le corps, les richesses de l’âme surpasseront celles du corps. Et fréquemment, quand je vois un de ces hommes prendre cette œuvre en main, je doute s’il ne va pas la porter à son nez comme un singe et me demander si elle est comestible. »   
  
Si les mots semblent durs, ils n’en sont pas moins vrais. Car qui peut oublier la différence fondamentale entre Leonardo da Vinci et ses critiques tombés dans l’oubli de l’Humanité.