Sur l’enseignement pictural de Leonardo da Vinci

N. Lygeros


Leonardo da Vinci, bien avant l’apparition des académies, établit un programme qui nous surprend par sa modernité mais aussi par l’introduction de la théorie avant la pratique. Il n’est pas de l’avis de se faire la main dans l’aide que produit l’apprenti mais de l’acquis d’une certaine capacité à voir les choses. C’est pour cette raison que son programme est plus détaillé comme le montre l’extrait suivant :

« Le jeune homme doit d’abord apprendre la perspective, ensuite les proportions de toutes les choses ; ensuite il travaillera d’après un bon maître, pour s’habituer aux belles formes ; ensuite d’après nature, pour s’imprégner des principes compris ; puis il étudiera quelque temps les œuvres de divers maîtres ; et enfin il apprendra à exercer et à appliquer lui-même l’art.»

Pour cela, dans le cadre de son apprentissage, Leonardo da Vinci préconise l’utilisation de la mémoire. Sans celle-ci, il considère que le peintre n’a pas de point de référence et il ne peut donc effectuer et mettre en exergue des différences fondamentales aux yeux du maître de la Renaissance.
«Le peintre doit étudier méthodiquement et confier la moindre chose à sa mémoire ; et qu’il voie les différences entre les membres des (différents) animaux, et (entre) leurs articulations.»

Pour Leonardo da Vinci, il ne faut pas se contenter d’observer passivement, il faut aussi s’attarder pour étudier les singularités de la nature. Or ceci ne peut se faire sans l’utilisation du raisonnement. Le peintre, même apprenti, est avant tout un être qui pense.

«L’esprit du peintre doit sans cesse entrer dans autant de raisonnements qu’il y a d’aspects d’objets remarquables qu’il rencontre, et il doit s’y attarder et les retenir et en tisser des règles, considérant l’endroit et le décor, les lumières et les ombres.»

Leonardo da Vinci ne s’arrête pas au stade du conseil, il n’hésite pas à critiquer certains artistes qui se prétendent peintre malgré la faiblesse de leur approche.

«Plusieurs peintres retournent donc à la nature, parce qu’ils ne sont pas assez savants dans ces raisonnements sur ombres et lumières et perspective, et c’est pourquoi ils copient la nature, car de cette manière seulement ils appliquent (ces sciences) sans les connaître et sans raisonner à de tels propos sur la nature.»

Cette critique n’est pas uniquement d’ordre général, le maître a en tête une idée plus précise car il connaît des exemples concrets. Aussi il n’hésite pas un instant à le mentionner afin de mettre en garde l’homme qui désire apprendre sans comprendre. La critique qui suit s’applique aisément à ceux qui utilisent directement la photographie pour dessiner et peindre. Il dénonce le même schéma mental même si la technique est différente.

« Et parmi ces peintres il y en a qui regardent les œuvres de la nature par des vitres ou autres feuilles ou filets transparents, et ils les décalquent là sur des surfaces transparentes, et puis les contours suivant les règles de la proportionnalité en les agrandissant et puis remplissent ces contours de clair-obscur en démarquant l’emplacement, l’étendue et la forme des ombres et des clairs. Mais ceci ne doit être loué que chez ceux qui savent reproduire d’imagination ces effets naturels et n’emploient ces moyens que pour alléger un peu leur travail et pour ne dévier en rien de la juste initiation de la chose qui doit être faite avec une ressemblance exacte. Mais il faut blâmer cette invention quand ceux qui en usent ne savent pas s’en passer ni réfléchir d’eux- mêmes, car par cette paresse ils détruisent leur esprit et ils ne savent rien faire de bon sans cette aide ; et ils sont toujours pauvres et mesquins dans les inventions ou compositions de l’istoria qui est cependant le but final de cette discipline ; comme je le montrerai ailleurs. »

Si Leonardo fustige donc cette méthode ce n’est que lorsqu’elle est artificielle et qu’elle sert de palliatif à un individu incapable. Sa critique s’adresse aux miséreux de la peinture qui ne peuvent à travers leur œuvre apporter la moindre chose à l’évolution de l’humanité. Il refuse un art sans technique certes mais avant tout il refuse un art sans science. Son approche est avant tout cognitive, même s’il accorde de l’importance à la sensibilité. Seulement cette dernière ne peut être directe. Elle doit apparaître peu à peu à travers le travail du peintre qui construit pas à pas une œuvre qui représente l’apport de sa conscience, de son éthique et de sa science pour avoir le droit d’appartenir à la mémoire des hommes.