Transcription du rapport d’Alexandre Carathéodory sur les assassinats politiques en Crète

N. Lygeros


Note : Il y a de nombreuses corrections et ratures dans le manuscrit. Ceci explique l’irrégularité des lignes.

 
               Les assassinats politiques
                      _________

Avant de toucher aux autres questions
il importe de signaler un mal
spécial à la Crète, qui domine
toute la situation, celui des assassinats
politiques.
De tout temps la vendetta a existé
en Crète, et il est curieux de voir avec
quelle indifférence la population reçoit
la nouvelle des plus hideux assassinats
commis dans le but
de donner satisfaction à une
vengeance particulière.
L’habitude de verser le
sang a passé dans les mœurs quoti-
diennes.
Les troubles
incessants au milieu desquels le pays a vécu
ont fait du port d’armes


une règle générale dans les campagnes.
Et il est naturel que dans ces conditions
des gens aussi vite et aisément excitables que les Crétois
recourent aux armes qu’ils trouvent toujours
sous la main pour régler leurs moindres querelles.
Comme si tout cela ne suffisait
pas pour tenir la sécurité publique
sous une menace constante, on a à
déplorer depuis quelques temps des assassi-
nats politiques.
On a appelé ainsi les
assassinats de Musulmans commis par des Chrétiens
ou de Chrétiens par des Musulmans
dont le mobile n’
est autre que de venger, sur le premier venu
appartenant à une communauté,
la passion qui anime contre elle la Communauté adverse.
Un Chrétien est-il assassiné par un
Musulman ; l’assassin disparaît ; la


poursuite, les recherches de la justice demeurent infructu-
euses ; mais bientôt un
ou plusieurs Musulmans sont frappés par le poignard
ou la balle d’un assassin Chrétien
qui devient également insaisissable.
On fait remonter à l’année 1879 l’usage de ce mode
de vendettacollective qui, on le
conçoit aisément, par lequel les deux Communautés
se déciment mutuellement, plonge le
monde dans la désolation. Lorsqu’un
pareil crime est commis
naturellement tout le monde en répudie la
responsabilité. Mais la fréquence de
ces forfaits et le mystère qui
couvre et protège leurs auteurs témoignent
suffisamment de l’existence de complices
disposés à tout faire pour empêcher que le
coupable ne tombe sous la main de la
justice.


Les montagnes étant
habitées presque exclusivement par des
Chrétiens, ceux d’entre eux qui commettent
des assassinats sur les Musulmans
ne cherchent que médiocrement à cacher
leurs noms une fois le crime commis. Ils
se jettent dans le maquis pour y rejoindre
la masse des autres échappés de justice
qui y séjournent et que l’opinion publique
est toujours portée à considérer
comme des proscrits politiques.
Quant aux assassins
de religion Musulmane ils ne
sauraient se cacher que dans les villes
où ils trouvent des protecteurs, qu’ils ont soin de se ménager
avant la perpétration du crime. De là
à l’existence d’un comité secret × il n’y a pas
loin.

× Musulman dirigeant et commandant
ces vengeances secrètes
                                                     <- signe de Carathéodory pour indiquer la suite


Certes, me disait un notable Musulman, on ne saurait
faire à ce point injure aux notables
que de les accuser d’entretenir un comité exécutif
de ce genre. Mais il ne faut
pas oublier la fréquence des attentats
dont les Chrétiens se sont rendus coupables envers des
M. [=Musulmans] impunément dont le sang crie.
Est-il impossible que parmi tant de M.,
il s’en trouve que le sentiment de conservation
et de passion pousse à
protéger le meurtrier du Chrétien, à le soustraire
à l’autorité, et même peut-être à
armer sa main criminelle ?