Vision protéiforme

N. Lygeros


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« Car un homme peut être bien proportionné, ou gros et court, ou long et mince, ou moyen ; et qui ne tient pas compte de cette variété fait toujours ses personnages selon le même patron, de sorte qu’ils paraissent frères, ce qui est fort blâmable. »

Leonardo da Vinci

Au delà de la spécialisation et de la technique se trouvent l’universalité et la science conçue comme un art. Leonardo da Vinci met, cette fois, en évidence la vision protéiforme de l’artiste qui doit être capable de différencier le semblable, de distinguer le comparable afin d’aller par delà l’invraisemblable et d’atteindre l’incomparable. L’artiste doit être capable de connaître, au sens étymologique du terme, l’objet de son œuvre. Cette dernière ne peut être une pâle copie de l’objet initial. Celui-ci doit être saisi dans son ensemble, de manière holistique afin de mettre en exergue ses singularités caractéristiques. Aussi le moindre détail devient un indice sur lequel va se construire l’œuvre de l’artiste. L’idée n’est pas la ressemblance de l’étranger mais la différence du connu. Le visage peint par l’artiste doit être caractéristique afin d’être identifiable. Seulement cela dépend fortement de la capacité cognitive de comprendre le fonctionnement essentiel de l’autre. Le visage d’un homme n’est pas seulement un ensemble de traits. Il s’agit plutôt d’un amalgame de lignes de vie. Et c’est cet amalgame que l’artiste doit saisir dans toute sa profondeur. Chaque élément doit être interprété comme un sous-ensemble de diversité temporelle. Aussi il est nécessaire pour l’artiste d’avoir lui-même une vision protéiforme afin de rendre plus efficace son regard mais aussi l’exécution de la main. Il doit s’attacher à la cohérence des constituants pour développer sa matière à penser sur son tableau. Il transcrit les éléments d’une vie non pas dans une version réaliste mais dans un cadre cognitif. Aussi les limites de l’artiste dans le cadre léonardien, proviennent avant tout de son intelligence. Car il ne voit que ce qu’il comprend. Et l’immortalité de l’instant n’a de sens que dans l’éphémère. Leonardo da Vinci recherche l’humain dans la divergence des simplicités et la complexité du simple. Il ne regarde pas seulement l’objet du portrait, il voit l’entité humaine. Son approche rejette donc le style simpliste. Elle transcende les codes formels pour toucher ce que nous nommons art véritable. L’aspect authentique de sa vision est d’autant plus vrai qu’il est démontré par ses réalisations picturales. Il ne se pose donc pas seulement en mentor mais aussi en maître capable de construire le concept et créer l’idée de l’art.