En raison de l'état d'esprit général qui a régné dans le passé, la
théorie sur la défense est malheureusement fragmentaire. En réalité, il
n'existe que trois exceptions à cette règle. Dans l'ordre historique, il
s'agit du comte de Schaumbourg-Lippe, de Carl von Clausewitz, et de Julian
Corbett.
En raison de la domination sur le plan de la stratégie théorique, d'une
inertie intellectuelle, il a été extrêmement long de renverser la
hiérarchie classique. Alors que nous avons des exemples classiques qui
vont dans le sens de Clausewitz, comme Pavie (1525), Malplaquet (1709),
Poltara (1708), Kolin (1797), Torres-Vedras (1810), Plevna (1878), Champagne (1915)
ou Koursk (1943), Laurent parle encore du rendement supérieur de
l'offense sur la défense en se basant sur les exemples d'Austerlitz,
Cunaxa, Poitiers et Trafalgar.
Seulement si nous utilisons le principe de symétrie introduit par John
Nash dans la théorie des jeux, alors le point de vue stratégique est
radicalement différent car bien des batailles auraient eu une tout autre
fin si les adversaires avaient été échangés. Car la conclusion de
certaines batailles ne provient pas de l'offense mais de qui choisit la
stratégie gagnante en fonction de ses caractéristiques de stratège. En
réalité, si nous examinons objectivement les facteurs mis en évidence
par Clausewitz, il est évident que nous obtenons un changement de phase
décisif au
niveau de la mentation stratégique. Ces facteurs sont les suivants :
l'usage du terrain, la possession d'un théâtre de guerre préparé, le
soutien populaire et l'avantage d'attendre l'ennemi. Ces facteurs ne sont
pas tous du même niveau mais ils ont tous leur importance et ce
particulièrement pour des opérations d'envergure ou des batailles de
choc. En effet, l'avantage considérable de la défense sur l'offense
provient des informations que donnent nécessairement l'attaquant. Le
défenseur adapte son jeu et optimise son gain en connaissant les
mouvements de l'attaquant. Si nous analysons cela en terme de théorie des
jeux alors il est possible d'introduire la consécutivité qui modifie
grandement certains résultats obtenus sur la base de la simultanéité.
Nous sommes dans une configuration qui demeure celle de l'équilibre de
Nash mais quelque peu modifié en raison de ce changement qui est
analogue à la modification de l'équilibre de Pareto via la solution de
Stackelberg. Dans notre cas, le second joueur exploite une information
supplémentaire. Bien sûr, il doit s'assurer qu'il ne s'agit pas d'une
désinformation de la part du premier joueur qui possède l'initiative.
La différence stratégique revient donc à comparer l'initiative à l'information.
Cela explique ainsi que l'offense doit être menée dans une position de
force puisqu'une fois l'initiative lancée, l'information modifie les
paramètres des conditions initiales. L'attaque est a priori supérieure
mais la défense l'est a posteriori. Ainsi la loi de la supériorité
intrinsèque de la défense énoncée par Clausewitz est une forme
stratégique d'une problématique informationnelle de la théorie des
jeux.