Morales sociales et intelligence humaine
de N. Lygeros
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Avant de se poser la question de savoir pourquoi il faut
préférer le bien au mal,
il nous faut non seulement savoir comment ils sont définis mais surtout par
quels moyens consensuels, ils sont définis comme tels par la société.
Cette interrogation permettra alors d'éclairer l'aspect négatif qui est associé
au jugement personnel. En réalité, nous pourrions effectuer une analogie
subversive et relier cela au déterminisme orthodoxe que nous observons
dans le domaine de la physique théorique. Cependant la problématique
générale du déterminisme nous est suffisante. Elle présuppose que si nous
avons une connaissance absolue des états initiaux alors il est théoriquement
possible de prédire de manière absolue les états finaux. De la même
manière que nous qualifierons de naïve cette approche, nous aborderons
le problème du statut social du bien et du mal. Ce qui est bien pour la
société est considéré comme bien et ce qui est mal pour elle, est considéré
comme mal. Cette idée générale bien qu'en contradiction totale avec les
données historiques, les révolutions intellectuelles et l'existence des
génies, n'en demeure pas moins dominante dans la société. Elle a
certainement une part de vrai puisqu'elle contribue à la stabilité sociale
mais elle engendre inexorablement l'inertie intellectuelle car elle interdit
toute initiative qui pourrait remettre en cause les données sociales. Enfin,
une conséquence importante pour notre propos c'est qu'elle considère
négativement le jugement personnel. En partant du principe que nous ne
pouvons juger sans tout connaître, comme il est impossible de tout connaître
alors nous ne devons pas juger, la société aboutit à sa propre contradiction
puisqu'en affirmant la véracité de cette idée, elle transgresse sa propre loi.
Elle définit donc négativement le jugement personnel en utilisant une base
formellement incohérente. En fait la seule base possible ne peut être sociale,
elle est humaine et c'est l'intelligence. L'intelligence n'étant ni sociale, ni
absolue, elle est le propre de l'homme et c'est elle qui est sollicitée lorsqu'il
s'agit de porter un jugement, elle ne dispose pas d'une connaissance totale
des données. Aussi sa valeur axiologique engendre l'éthique. Cette dernière
ne peut en aucun cas être considérée comme donnée. Elle n'existe pas
a priori, elle doit être créée par l'homme. Aussi les notions de bien et
de mal ne peuvent être déclarées comme indépendantes de la nature humaine.
Elles se forgent en fonction de notre propre évolution. Il est d'ailleurs
consternant et affligeant de constater combien les définitions sociales
de celles-ci à travers le temps, peuvent être en contradiction entre elles.
Cependant chacune des sociétés au lieu de s'apercevoir qu'il s'agit bien
de notions relatives et non absolues, tente par tous les moyens dont
elle dispose de faire accepter ses propres définitions. En plaçant l'individu
dans un carcan social, elle l'oblige à penser comme il est convenable
de le faire. Par conséquent, toute forme de libre pensée est non seulement
asociale mais de surcroît amorale, si ce n'est immorale. D'une certaine
manière, l'importance pour la société n'est pas de bien penser au sens
philosophique du terme, mais de penser tous ensemble la même chose.
En faisant le choix de la stabilité, elle exclut de facto tout processus
évolutif propre à l'intelligence humaine. Par ce biais, elle interdit aussi la
prise d'opinion non consensuelle. En interdisant à chacun de juger les
autres, elle évite toute axiocratie. Chacun est absolument identique à
tout autre sur le plan social, non en raison d'un quelconque principe
démocratique, mais pour prévenir toute irruption d'une nouvelle pensée
nécessairement révolutionnaire et donc négative pour la société. En
acceptant l'interdit de juger, nous acceptons l'interdit de penser !